Artistes de référence

LEOPOLD RABUS


La mariée était en rouge

"Déroutant, poétique, sublime. 
J'ai pris ce livre et je ne l'ai pas quitté avant de l'avoir lu en entier.  C'est un grand cru de Gavard-Perre
t"  - Gaetano Amalfi 


L'IMAGE AU DEDANS : LEOPOLD RABUS
par Jean-Paul Gavard-Perret


« Comme si la peinture pouvait avoir raison du temps, mais comme si son dedans était le lieu de la plus grande absence » (Cl. Louis-Combet).


Tout le travail du parfait irrégulier de l'art qu'est Leopold Rabus est empreint d'humour et de dérision. Mais il y a beaucoup que ces simples apprêts plus dans ses peintures comme dans ses vidéos. Qu'on se souvienne par exemple de celle intitulée « L'eau du guide ». Des poules empaillées y sont mises en scène selon un rituel étrange que préside un guide prophétique, mi religieux, mi païen. La voix off d'une des gallinacés évoque son goût pour ce fumeux maître spirituel hirsute. La vidéo souligne la beauté des paysages dans un travail de prise de vues les plus soignés. Ce choix de majesté exclut l'oeuvre de la simple parodie. Elle va beaucoup plus loin par un effet de fiction décalée. Avec méthode l'artiste pousse ce que les Monty Pythons avaient esquissé dans leur « The meaning of life » (3le Sens de la Vie). Bien plus appliqué qu'eux l'artiste traite la métaphysique selon une éthique et une esthétique particulières. Se crée un nouveau discours de et sur la méthode. Non seulement Rabus met à mal la puissance charismatique et eucharistique des gourous mais en remplaçant par des poules (qui plus est empaillées…) les fidèles tout est dit sur les phénomènes de groupe et ce jusqu'au suicide des déjà « suicidées »…

Créer est donc pour Rabus une méthode critique qui à l'inverse de celle de Dali n'au rien de paranoïaque. Ou si elle l'est un peu elle répond à d'autres exigences que celle du maître catalan (qui serait sans doute séduit par Rabus). Ce dernier oblige à repenser le réel et tous ceux qui nous foutent dans la merde par l'exercice de leur volonté et de notre connerie. Dès lors on s'enfonce dans de telles œuvres par instinct de survie comme dans une eau d'abord obscure et qui devient lustrale. Clopin-clopant un sourire prend la bouche à mesure que l'artiste nous saisit par ses images. Elles donnent forme au fond le plus profond du sans fond. Alors on y fonce non comme à confesse mais comme le mari infidèle va à l'Hôtel Costes tel un taureau à la vache pour connaître la digression de lui-même et l'état de ses inappétences.

L'artiste crée donc un royaume des constructions qui se ruinent d'emblée dans les chambres de passes. Les amants d'un jour ou d'eux-mêmes croient toujours se dégager des rets où ils filent. Ils croient s'enlever l'ancre de la bouche à coup de langues. Mais ils ne font que se rêver. Et Rabus crée ses images pour que passe l'envie de ne plus penser. Bref l'œuvre est un paradoxal appel à la lucidité à travers les déformations et les techniques mixtes que l'artiste instruit. Peintures sur toile et/ou à l'encaustique, travaux utilisant les cheveux, vidéos se moquent (mais partiellement) des traditions et des techniques classiques pour les transformer en ce qu'il y a de plus inattendu, de plus particulier, étrange, inquiétant mais surtout d'un charme puissant.

En apparence Rabus reste en effet toujours proche de la grande peinture classique. L'artiste voue d'ailleurs un culte à Goya, à Ingres et aux préraphaélites anglais. En ce sens donc – mais en ce sens seulement – l'artiste revendique sa place dans « la peinture peinture ». Mais sous ce vernis surgissent des humanités déformées, baignant dans un univers fait de perspectives multiples, au milieu d'un décor hors de l'espace et du temps. Les silhouettes – lointaines cousines de celles d'un Rustin ou d'un L. Freud - sont souffreteuses, cadavériques et toujours mises en équilibres instables voire périlleux.

La précision du trait, la puissance scénographique des œuvres possèdent une rare force. Le spectateur pénètre un monde cauchemardesque. L'adjectif est bien celui qu'il faut choisir : car par la figuration Rabus ouvre sur des visions intérieures. Les personnages - glanés dans des photographies familiales ou ailleurs – deviennent des moteurs à un travail de mémorisation mis au service d'un imaginaire hors de ses gonds. Dans «L'homme aux gros doigts» il « s'amuse » à représenter le corps d'un nain atrophié et qu'il croisa dans son enfance avec le visage bien réel d'un fils de ses amis… Et pour parachever le tout il n'hésite pas à mettre du kitch dans ses fonds.

Plus l'image se rapproche –figurativement – du réel, plus elle en devient « distante » par l'absurdité du saisissement qu'elle génère. Surgit l'impression d'être réduit à la passivité et de n'être venu au jour que pour avoir été mûri dans l'obscurité dont ne sait quelle aventure de la chair. La peinture de l'artiste génère en conséquence un goût de la contemplation, le sens du détour et son infini disponibilité de l'attente.

La chair jusque dans la finesse des lignes se fait profonde, aquatique, tremblante et atteint un lieu d'où la parole est exclue et où elle n'a même jamais pu rêver d'être. Comme l'enfant Rabus de jadis s'enfouissait dans l'humus et les feuilles aspirant de tout son cœur le bonheur d'une mort végétale il renonce dans ses œuvres à tout pouvoir si ce n'est celui de décliner l'espace et le temps chargés de toutes les alluvions de son histoire et de celle du monde, de ses mythes, de ses souvenirs et de ses songes.

Par sa vocation à la beauté (elle fait de lui une exception dans le paysage artistique du temps) le créateur sans que soit simplement engagé sa volonté crée une œuvre qui ne semble obéir qu'à elle-même. Dans cette matière « plastique » comme le sont les eaux, les plantes et l'esprit des temps païens Rabus semble assister aux formes qu'il crée comme s'il n'intervenait pas dans leur processus de croissance. N'est-ce pas pour cela que de l'œuvre émane une paix étrange ? Une paix d'absence et de vacance. Ce créateur supérieur semble toujours frémir à l'orée de l'horreur et de la fascination du vide (en coïncidence avec l'être) où se joue toujours le sens profond de l'image.



Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.