Artistes de référence

ANA NEGRO

Ana Negro



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La mariée était en rouge

"Déroutant, poétique, sublime. 
J'ai pris ce livre et je ne l'ai pas quitté avant de l'avoir lu en entier.  C'est un grand cru de Gavard-Perre
t"  - Gaetano Amalfi 


ANA NEGRO : LES PARADOXES DES PORTRAITS DE GROUPES
par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Etrange figuration que celle créée par Ana Negro. Tout a priori pourrait mener vers une vision très sexuée - et plutôt homosexuelle? Chaque œuvre est un amas de corps embrassés étroitement. Pour autant le jargon de l'authenticité de la nudité prend une étrange tournure. Sommes-nous encore dans des scènes érotiques ou dans celles de la douleur où des êtres viendraient pleurer l'un des leurs ? Tout en effet se dérobe en ce qui tient autant au fol espoir de lutter contre la réalité que d'aller dans son centre caché grâce à une manifestation marquée de la lucidité de l'artiste.

Rien n'est plus mesurable dans ce qui est donné à voir. Pulsions, impulsions, extases, douleurs prennent des poses marmoréennes. Les êtres perdent paradoxalement leur marquage sexuel précis au moment où Ana Negro ose le portrait de nu. Il va en conséquence bien au-delà de celle de sa seule représentation de dévoilement physique. Certes un tel travail repose sur les normes classiques de la vision occidentale du corps. Afin d'y parvenir l'artiste s'impose parfois un travail préliminaire de prises photographiques. Pour autant un langage neuf surgit du jeu des lignes, des volumes et des formes.

La peau n'est plus une cuirasse comme dans la vision classique: une autre proposition s'impose. Une fois les corps dépouillés non seulement de leurs vêtements mais de leurs cheveux et de leurs marqueurs sexuels, dans le clair-obscur des lignes une étrange cérémonie a lieu. A travers la métamorphose de la plasticienne l'être devient la forme de son non-être parle trou qu'il fait dans la réalité. De l'embrassement ne demeure sinon un vide du moins une interrogation qui n'a plus de réponse psychologique ou physique. Seul reste visible le vide. Le cerclage de l'être en dépit de ses efforts semble n'enserrer qu'un manque au sein d'une vision catatonique. Ne demeures que des architectures du corps au sein d'une urgence voire sans objet.

Les cartes sont brouillées par la manière dont Ana Negro tient le corps en respect au milieu de ses affaissements. L'artiste fomente les signes ou les vestiges de quelques habitants du désert du monde. Est-ce un trompe l'œil, un lasso aux fantasmes ? Passons-nous d'une illusion à une autre ? Le regard tourne en rond à la surface des indices visibles dans des scènes où rien ne se passe et où tout arrive. La compacité des étreintes crée elle-même une sorte de froideur. On oublie les corps pour ne retenir que le mouvement des lignes dont le noir crée un obstacle, un voile. Le langage devient un tissu intime à l'étrange intensité. Les mains ne sont même plus là pour se désangoisser et pour chercher le secours d'une autre main. Il n'y a qu'un vide plein du fourmillement des corps qui fonctionnent à vide comme s'ils avaient perdu le sens de ce qu'ils font.

Et ce n'est pas un hasard si l'artiste a choisi comme nom celui d'un des personnages clé de Kafka : celui du roman inachevé de l'autre : L'Amérique. On retrouve chez la créatrice comme chez le créateur du roman dont Négro est le héros la sensation qu'éprouve l'être de devenir plus flou, absurde, saturé de ce qu'il fait sans vraiment le comprendre. Il se découvre soudain devant sa propre béance. Il y revient toujours mais n'en connaît pas la clé. Malgré les effets de groupe le monde reste celui de la séparation optique engendrée par la non-séparation physique. Les continuités spatiales n'abolissent pas les écarts entre les être mais les renforcent. Quelque chose du sacré se rejoue dans le trivial. Ana Négro sait en effet que devant le vide on sacralise le mieux. Elle ramène donc à l'immanence de l'absence. L'être reste sans attribut, sans poids. Sa voracité n'est qu'atmosphérique, forcément.

Comparables à l'homme debout de Giacometti ceux de l'artiste continuent de chercher. Mais dénudés, évidés, ils ne sont plus accompagnés de la sensation de la réalité. Chaque personnage exhibé n'est plus ce qu'il était mais ce qu'il est devenu. Couché il marche à l'intérieur de lui-même. Dans son ghetto. Lieu du noir et de blanc l'œuvre crée l'intériorité du sans fond, du sans l'autre, de l'être tout simplement. A sa manière et pour reprendre un terme à la mode l'artiste déconstruit l'espace du sexuel. Elle élimine tout ce qu'on pourrait nommer spontanément "objet" de désir et situer spontanément comme "visible". Elle rend celui qui regarde orphelin de tout. Ana Négro le met à l'épreuve en le soumettant d'emblée aux puissances d'un lieu qui l'absente des choses visibles et de ce qu'elles provoquent communément.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.