Artistes de référence

Slimane Raïs



Art-thérapie : La peinture qui guérit
Michèle Curinier

Sous la forme d'un bref récit poétique, mêlant son itinéraire à celui des personnes qu'elle accompagne, l'auteur nous initie à la pratique de l'art-thérapie, ici la peinture thérapeutique. Elle nous montre comment l'acte créateur bouscule le fondement même de l'être. Le geste nécessite une liberté intérieure qui ne peut être fabriquée par la pensée. Il s'agit d'un chemin à parcourir où les sens nous ouvrent à la créativité et à la spiritualité. Le corps, le mental et l'âme peuvent s'accorder, faisant sauter les verrous de la dualité qui nous morcellent. Si la voie thérapeutique conseille de regarder ses blessures pour mieux les surmonter, c'est en reconnaissant les forces qu'elles ont fait naître en nous, que nous pourrons guérir et retrouver la vie. C'est dans une approche multidimentionnelle de l'être humain, une approche moins fragmentée de la médecine, de la psychologie et de la spiritualité, que l'on peut retrouver la joie en nous, l'élan vital qui guérit le corps et l'esprit, conduisant à notre véritable " moi ".
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L'AMBIGUE ICONOCPLASTIE OECUMENIQUE DE SLIMANE RAIS
par Jean-Paul Gavard-Perret

Slimane Raïs - L'art dans les Chapelles été 2011 : Notre-Dame des Fleurs - Moric, Moustoir-Remungol 56500. Galerie Isabelle Gounod.

Slimane Raïs, S'orienter, Calligraphie arabe,
dalles de béton, 40 x 40 chacune © Photos Guillaume Brault, 2011

Jamais l'anathème ne remplacera la force de l'analyse surtout lorsqu'elle est animée par l'imaginaire et préside à la réflexion sur le sens des lieux comme des images et leur symbole. C'est pourquoi traiter, entre autres, de "d'islamiste catholicisé» le créateur des interventions en ou autour de chapelles est un peu (euphémisme !) réducteur. Cette critique reste hélas dans le goût du temps pour le repli des cultures sur elles-mêmes.

Peu soucieux d'une telle attitude Slimane Rais précise l'objectif de son travail d'intervention « composer avec l'inattendu pour créer des espaces de rencontre ». Ces derniers sont autant physiques, réels que mentaux, sensoriels et imaginaires. Ils mettent le plus souvent en cause la présence de l'invisible, du « lager ». Mais les performances, les installations et les compositions lumineuses de Rais ne peuvent que créer un trouble. Ce que l'artiste nomme « le PPCM (plus petit commun multiple) » de son oeuvre est un espace arithmétique qu'il s'agit de transformer en un espace artistique. Un espace d'intersection aussi entre le vécu et une certaine histoire de l'art et de la religion que ces interventions mettent en évidence. Mais ou ce PPCM risque parfois d'être réduit à rien.

Cette méthodologie reste présente dans tous les travaux de Raïs. Elle est illustrée de manière évidente dans le projet de Notre-Dame des Fleurs de Moustoir-Remungol. S'y superposent deux types d'espaces selon plusieurs protocoles. Celui, littéral, de la chapelle et celui, imaginaire voire fantasmé, de la représentation à l'aide de figuration géométrique tiré de l'art islamique. Un glissement symbolique a donc lieu dans une crypte et son territoire chargé de symbole et d'histoire. Raïs réoriente la chapelle de 45° sur le plan symbolique par son intervention sur la surface au sol pour lui donner une double orientation: celle d'un lieu de culte chrétien (vers l'est), celle d'un lieu de culte musulman (vers la Mecque).

Cette rencontre proprement iconoclaste se double à l'intérieur de la chapelle par un plancher en bois. Il devient une sorte de scène sur laquelle l'artiste pose une oeuvre en hommage aux soulèvements arabes. Par une sorte de chiasme, l'espace extérieur vient nommer l'espace intérieur qui se réfère à son tour à l'extérieur dans une parfaite symétrie « tautologique ».

Cette confrontation de deux cultures est censée créer non une rencontre ou à l'inverse un conflit mais un espace tiers, de non droit canonique ou si l'on préfère : profane. Poursuivant sa logique de désacralisation, comme dans la plupart de ses œuvres antérieures. Raïs accentue pourtant ici la distinction des signes expérieurs. Il ne s'agit plus de profaner l'art -- à savoir lui arracher à son aura et à son statut social "sacré" mais d'aller plus loin en passant de l'art proprement dit à une sorte d'intervention sur les divers types de sacré qui sous tendent l'espace social.

Sans doute l'esprit qui anime l'artiste de l'artiste par l'ironisation iconoclaste est celui de l'appel à une certaine tolérance réciproque de deux cultures vouées désormais à cohabiter sur le territoire français. Toutefois cette relation qui se veut empathique, impliquée, complice n'est pas sans ambiguïté.

La pure profanation ne concerne qu'une partie du couple religieux que l'artiste met en cause. On se demanderait en effet ce qu'il adviendrait s'il inversait ses données de départ et s'il traitait la mosquée comme il traite l'église. Il existe donc des degrés dans son intention profanatrice qui ne laisse pas de laisser vacant une zone où la démystification prend un sens où le genre religieux garde toute sa force et son danger.

Certes l'artiste s'appuie sur le concept de profanation tel que Giorgio Agamben l'a développé : « profaner revient restituer à l'usage commun ce qui a été séparé dans la sphère du sacré. Une fois profané, ce qui restait séparé perd son aura pour être restitué à l'usage. ». On se doute néanmoins que tout n'est pas si simple et que les dispositifs de Raïs peuvent exacerber ce que l'artiste prétend combattre. Non seulement les dispositifs médiatiques de nos sociétés font tout pour neutraliser le potentiel profanateur mais peuvent faire pire et s'en servir afin de le détourner à son profit et montrant – par exemple ici – comment une idéologie religieuse vient prendre la place d'une autre.

Soit Raïs ne convainc par ses dispositifs que les convaincus soit il renforce les visions restreintes de ceux qu'il prétend combattre Dans le "Génie du non-lieu", Didi-Huberman a écrit sur ce point des pages essentielles selon lesquelles la meilleure réponse de l'iconoclastie aux signes de religions et non de les ironiser mais de les réduire à « des terres brûlées ». Détracteurs des clichés iconoclaste l'art s'il se sert des artifices et des stigmates du religieux ne fait que l'insinuer en lui-même et en nous au plus intimes de nous-même. L'image religieuse même détournée possède une sorte d'ostracisme fondamental elle ne peut être qu'un voile, un mensonge, un piège.

L'art n'est jamais une machinerie « désimageante » du religieux s'il accepte de jouer avec lui fut-ce pour le dénoncer ?. A ce titre les symboles restent plus fort que leurs représentations. Croissant, étoile, croix ne sont jamais de simples images. Ils envahissent notre espace mental . De plus il n'existe pas de moyen de se soustraire à l'ambiguïté qui régit tout protocole de double représentation comme le propose Raïs. Il demeure pas moins nécessaire : face aux faux-semblants et aux révisionnismes toujours latents les œuvres de Raïs manifeste probablement un état de essentiel mais paradoxal. Les spectres qu'il déplace remettent du dedans notre mémoire en mouvement mais selon des chemins qui ne sont pas forcément ceux de la clémence. Le didactisme éclate au détriment d' une forme de liberté créatrice. Une sorte de discours à nouveau plombé en sort.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues. Quelques ouvrages de J.P. Gavard-Perret