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Annie Sprinkle

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Le guide de l'artiste: Tout ce que vous avez toujours voulu savoir pour émerger dans l'art

A l'adresse de tous les artistes, professionnels et amateurs, ce guide volontairement concret rassemble l'essentiel de ce qu'ils ont toujours voulu savoir pour émerger dans le monde de l'art contemporain en France et à l'étranger. Il apporte des réponses aux questions clés quand on veut réellement évoluer dans l'art, à la sortie d'une école d'art ou en autodidacte : Qui sont les acteurs du monde de l'art ? Quels sont les choix à faire au départ ? Comment assurer sa viabilité ? Quelles pistes pour développer sa visibilité ? Sorte de petite "bible" de conseils stratégiques et pratiques, Le Guide de l'artiste livre les conseils et les secrets utiles, et souvent étonnants, des plus grands spécialistes français : le curateur Nicolas Bourriaud, la directrice de la Fiac Jennifer Flay, le président du Prix Marcel Duchamp Gilles Fuchs, le collectionneur Guillaume Houzé, le galeriste Emmanuel Perrotin et le directeur du Palais de Tokyo Marc-Olivier Wahler, qui interviennent aux côtés des plus grands collectionneurs, galeristes, directeurs d'institutions et curateurs de la scène internationale. Mais c'est aussi un carnet d'adresses regroupant en un seul volume plus de 1 500 contacts et adresses de professionnels et d'organismes d'art contemporain : lieux d'exposition, centres d'art, galeries, foires, biennales et festivals, mais aussi bourses, prix et résidences d'artiste, sans oublier les écoles d'art, revues et éditeurs liés à la scène contemporaine. Visant à offrir au lecteur la plus large visibilité du monde de l'art contemporain en France et à l'étranger, Le Guide de l'artiste est un ouvrage destiné à devenir un incontournable pour ceux qui veulent faire de l'art le coeur de leur vie.

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PORN-CORN ET SOPHISTICATED LADY (ANNIE SPRINKLE)
par Jean-Paul Gavard-Perret


La figure la plus représentative du féminisme pro sexe reste aujourd'hui encore Annie Sprinkle. Née en 1954 très tôt l'artiste américaine a commencé à explorer sa propre sexualité et les images de la représentation du corps féminin tel qu'il était (et qu'il reste en grande partie) fantasmé. Au départ, Annie Sprinkle ne se sent pas concernée par le féminisme qu'elle trouve peu réjouissant Elle commence à se prostituer à 18 ans, puis rencontre Gerard Damiano ( réalisateur de « Deep Throat »). Elle devient sa maîtresse et entame une carrière d'actrice-réalisatrice dans le porno expérimental des années 70.

Elle n'a rejoint le combat des féministes que pour mieux défendre la cause des prostituées. Son combat est conçu afin de permettre aux femmes d'accepter leur corps au-delà des normes et des tabous qui s'y sont rattachés, toutes sociétés confondues, de leur apprendre à connaître ce corps et à ne plus le considérer avec dégoût ou distance. Elle posera avec « Why do citizens have to be protected from dancing nude women? ») une question aussi naïve que provocante : pourquoi donc une femme nue fait si peur ?

Non seulement Annie Sprinkle y présente une approche décomplexée du sexe (à côté des Linda Lovelace ou autre Betty Page) mais développe une réflexion sur la sexualité et la place des femmes dans un où la femme comme son image reste faite par et pour les hommes. S'éloignant de la figuration fantasmée elle produit paradoxalement ce qui risque a priori de susciter le plus la fantasmagorie : à savoir le nu et le portrait féminin. Ces deux thèmes occupent en effet l'essentiel d'une œuvre surprenante. Elle entretient une relation double avec l'image puisque celle-ci représente du corps mais surtout sa métaphore en partant toujours d'une expérience vécue.

Le travail d'Annie Sprinkle consiste d'abord à expérimenter et à diffuser toutes les connaissances liées au plaisir sexuel. Et pour ce faire, elle se met en scène lors de performances, par exemple avec « Public Cervix Announcement ». Sur scène, à l'aide d'un spéculum, elle permet aux spectateurs d'observer son col de l'utérus. Evidemment ce spectacle crée la polémique. Mais le message est clair et répond aux premières interrogations et à la lutte de l'artiste : sortir le corps de la femme, et en particulier son sexe, du mystère où on le garde depuis des siècles. L'origine de ce mystère change. Auparavant il était lié à la crainte de Dieu. Puis le mystère fut encore favorisé par la science qui fait du corps une sorte de machine par trop de jargon médical qui éloigne le quidam d'un savoir qui est pourtant accessible.

L'œuvre est à ce titre et malgré ses apparences tout sauf pornographique. Car elle le dépasse ou plutôt l'outrepasse puisque ce qu'elle donne à vois n'est plus là pour susciter le fantasme. D'autant qu'Annie Sprinkle possède un humour foudroyant. Ses images joue volontiers du kitsch, mais il n'a rien de dégradant. Au contraire. L'artiste est d'ailleurs la première actrice porno à avoir obtenu un doctorat en Sexualité Humaine à l'Institute for Advanced Study of Human Sexuality (San Francisco).

Pour autant elle ne se veut en rien docte en savoir sexuel. Elle ne s'érige jamais en spécialiste du problème comme on en voit fleurir dans les magazines et talk-shows. Aucun conseil, aucune norme dans ce travail d'ouverture sur la fiction des normes masculines. Annie Sprinkle permet d aller voir au-delà des clichés de l'idéologie dominante et de ses poubelles pornographiques. A travers ses photos, vidéos, agenda de ses diverses performances et ateliers, textes l'artiste ne fait jamais la morale. Elle fait encore aujourd'hui ce qu'elle aime sans s'ériger en modèle. Comme elle l'a souvent affirmé son corps, son cœur et son âme sont un laboratoire destiné à la recherche sur l'orgasme féminin.

Le « voyeur » est donc inséré dans des situations et des constructions autant perceptives, mentales, qu'affectives qui montrent sans montrer en montrant plus. Tout semble "y" être ou presque. Cependant le nu est ici transformé. Il est retranscrit dans ce qu'on pourrait (presque) nommer un « Retreat », un « Home Coming » et un « Gift » particulier. Chaque œuvre et quelle qu'en soit la nature devient le reflet de la propre situation de l'artiste en même temps qu'avec celle de beaucoup de femmes. Loin d'un féminisme corseté façon suffragettes l'artiste offre sans doute l'art plastique le plus féminin qui soit. Emane un caractère impalpable qui tient tant au motif, à la narration, aux couleurs, aux traits, aux cadrages. La sentimentalité ou plutôt les sentiments n'y possèdent rien de mièvres d'autant qu'ils demeurent énigmatiques sous les couches d'humour et d'ironie. Tout le processus créateur repose donc sur un paradoxe : celui de l'évidement contre l'évidence mais dans une représentation figurative. C'est presque une gageure. Mais l'Américaine la tient.

Elle " désidère " donc l'image en la débarrassant de sa charge fantasmatique. L'artiste atteint ce que Deleuze nomme dans " L'Image-mouvement " " la perception de la perception"". C'est le moyen d'éliminer le voyeur en anéantissant le pré-visible. L'oeuvre apparaît donc comme une coupure. La distance instaurée par ses processus devient un abîme où le corps bascule mais au sein duquel surgit une étrange intimité. C'est pourquoi il convient de s'emparer de cette image devenue plus abstraite qu'il n'y paraît. Il faut apprendre à voir ce qui n'est pas montré et qui plonge dans un abîme de perplexités.





Jean-Paul Gavard-Perret.
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.