Des traits sur le papier. Chercher au sol les lignes qui conduisent au
centre derrière une procession de fourmis. Chercher. Retrouver non ce qu’on
attend mais leurs traces au milieu des herbes dans une clairière. Elles ne
correspondent à rien : taches stériles dans le blanc. C’est l’hiver. La
terre concentre tout, la saison donne consistance aux racines. C’est.
Chaque ligne possède son ombre ou est possédé par elle. On peut la toucher
comme on touche celle d’un arbre. Mais on ne peut la dire. Chaque ligne
est un jeu de lumière et d’ombre. Espérer voir dedans. Ou à travers. Et à
défaut : tenir encore, tenir. Même avec le temps les lignes ne changent
pas de couleur. Le noir est leur couleur. Tout ce qu’on peut, à travers
elles, en dire : telles des gisantes elles s’étendent, pâlissent. La voix
peu à peu se couvre, le silence s’en empare. Elles demeurent garantes de
ce qui ne peut se dire. Même avec le temps ou en dépit de lui.
Peindre : tenter d’entrouvrir l’eau, tenter de voir ce qui est enfermé
dans le ventre. Les yeux essayent de comprendre, les lignes s'efforcent de
voir ce qu’il y a au fond. Chaque dessin est un miroir de son dessein. On
traverse la page, on la sillonne. C’est tout. Les lignes gardent-elles
quelques traces de leur germination ? Ne disparaissent-elles pas avec le
corps qui les a ensemencés ? Tout compte fait, seul l’air est palpable. Un
trait sur le papier.
L'errance est la lumière - à une une restriction près : elle se doit
d'être dirigée à travers les lignes qui l'incisent, les lignes qui font
que quelque chose existe. Voilà ce qui résiste : le noir des lignes sur
les plages blanches. Fragmentation, glissement, coulée qu'importe.
Comprendre ce qu'il en est de la "géométrie de l'espace" à travers le
sillage ou le creux. C’est ainsi qu’une pensée s'enfente et délivre un
secret par le mouvement que la structure crée. Le noir nous retient au
dessus de son gouffre. Reste notre émotion ou plutôt l'émotion créée par
Anguera. Il faut ainsi passer par la perte dont l’artiste signale le lieu,
la perte irréductible qui différencie le travail du deuil et celui de la
mélancolie.
Entre ce deuil et le désir une attente imprécise fait croire encore - ne
serait-ce que parce que l'œuvre existe - à une forme d'espoir même si face
à de tels dessins nous savons simplement que nous ne sommes pas nous-mêmes
parce que nous avons jamais été. Mais les dessins d’Anguera peuvent-ils
nous sauver ? On ne peut répondre tant de tels travaux aporiques à la fois
nous permettent de revenir au point de départ mais nous porte come à un
dernier regard. L'artiste devient alors le témoin muet de ce qui fut et ne
fut pas, de ce qui est : une absence - une présence in absentia Le dessin
appelle donc à la présence au moment même où elle fait revenir l'absence
parce qu'il prend en son économie de moyens une valeur ajoutée
inaltérable.
Surgissent par endroits des sortes un abcès de fixation : un seul
faux-trait ou un trait de trop dans ce conglomératet : le mal est fait.
Mais l'artiste nous montre ainsi de quoi notre mal est fait en ce travail
de retrait et d’attrait, de fermeture (taches) mais aussi d’ouverture
(traits). Ne demeure que ce qui se trace "en souffrance" : l'infinie
distance de l'un, l'infinie distance à l'autre. Ou si l'on préfère le fond
obscur que font soulever les lignes. Alors il faut nous éloigner du
dessin, prendre du recul pour envisager ce qu'ils dévoilent et cachent
d'ombres et de lieux.
Les traits naviguent, s'étendent et nous retiennent : dès lors, il faut
accepter leur lumière. Sous leur mouvement le transfert et le
ruissellement. L'image la seule à travers les lignes qui nous aspirent par
leur présence et de leur nécessité pour que l'on soit enfin. Ainsi par la
rigueur surgit comme un éclatement. Une force primitive parle au plus
profond : celle qui ne se refuse aux éruptions de l’affect tout en
feignant une certaine froideur.
Une telle oeuvre élargit sans doute - puisqu'elle n'offre pas de réponse -
l'abîme ou le chaos mais nous demande aussi un effort spirituel. Cependant
cet effort n'est pas le simple travail d'un intellect tendu afin de
découvrir à travers les formes abstraites des signifiances. Il faut se
laisser aller à l'abandon là où la division architectonique sort du
figuratif pour parcourir le chaos qu'elle surplombe en appartenant à un
nouvel espace absolument optique.
Une tension apparaît. Elle échappe à un code symbolique. Loin des
conventions à la Kandinsky qui donnait des sortes de grilles de lecture,
des lexiques ("verticale-blanc-acitivité, horizontale-noir-inertie", etc),
Angera ne cherche ni à rassurer, ni à éliminer l'abîme de l'art. Sa propre
réorganisation répond à un espace cartographié de manière inédite et ce
peut-être parce qu'il reste un des rares à ne pas être assourdi par les
"voix" de l'extérieur.
Ainsi face à Kandinsky et à ceux pour qui la ligne et le noir et blanc
délimitent des champs, le créateur invente des espaces qui atteignent une
puissance supérieure car tout échappe. Non seulement "on passe entre les
chose" (Bacon) mais entre les lignes et les surfaces loin d'une
codification que nous appellerons d'"usage". On se trouve alors plus
proche de la "catastrophe" (Blanchot) ou dans sa proximité absolue là où
l'homme découvre - puisqu'il n'a pas le choix - son rythme "de croisière".
En passant du trait à la ligne, de la tache à la plage de blanc, s'inscrit
un univers étrange, calme et mouvant, où intérieur et extérieur, où dehors
et dedans ne veulent plus rien dire. Et c'est là peut-être la plus grande
découverte de l'abstraction façon Anguera. Avec lui, le dessin et la
peinture offrent une tension par conversion lente. L'horizon plastique se
nourrit où l'intellectualisation rejoint une sorte de retour au "sol".
Existe ainsi une distorsion capitale - tant l'œuvre s'arrache à une forme
d'émotion référentielle, appelle à l'idée mais en même temps fait piquer
du nez la matière dans la "terre". C'est pourquoi un tel travail, une
telle recherche ne se contente pas de libérer un espace optique. L’oeuvre
remplace l'horizon et ses feintes par un "sol" au coeur même de la
verticalité.
D'autres organisations prennent parfois le relais et s'opposent au sein du
rectangle de l'image. Se créent non seulement des séries de variations
mais surtout la structure d'un nouvel imaginaire qui échappe aux
catégories connues. Entre les codes cérébraux et le manque à gagner de la
sensation, la forme est intériorisée au moment même où elle gicle de
manière "physique".
Le jet est cinglant mais il échappe à un prétendu hasard. Il dément
l'ordre des choses mais aussi le chaos, l'organise pour lui donner un
sens. La main crée par le "vif" non un art de l'instant mais quelque chose
d'une éternité - sans doute relative - mais qui en dit plus long sur le
temps que tous ces « gestes » ou supposés tels qui le congèlent à travers
les feintes de la figuration ou plutôt de la simulation.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
|
Jean-Paul Gavard-Perret
Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret
est maître de conférence en communication à l'Université de Savoie (UFR Affaires internationales).
Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.
|
|
|
Jean ANGUERA
© Jean Anguera
Jean Anguera est né à Paris en 1953. Il s’oriente d’abord vers des études d’architecture qu’il poursuit jusqu’en 1978. Entre temps, il a fréquenté l’atelier du sculpteur César à l’ENSBA.
Il est marqué particulièrement par l’enseignement de Jacques Bosson, architecte et scénographe, et les cours de Jacques Lecoq et Gérard Koch.
Jean Anguera fonde avec Jean Bescos, Pierre Lafon et Laure de Ribier le groupe tendre conspiration avec lequel il exposera à la galerie Ducroux (Paris - 1983) et à la triennale européenne de sculpture au Jardin des Plantes (Paris - 1985).
|
|