Prélude
Quand son travail commence le soleil est au zénith mais des nuées traîne
encore sur Voiron. Le corps de la couturière s’arc-boute, ses jambes se
croisent, et soudain l’image gonfle comme un fruit qui ne se retient plus.
Son souffle se creuse, toute la masse est en tourment : l’imagination
déborde, mais il faut l’épingler afin de lui faire rendre gorge et la
broder. Elle pense parfois que ses enfants sont trop étroits pour laisser
passer le sens. Mais soudain ses doutes s’apaisent : les os, les muscles
retrouvent leur faim jusqu’à ce que ses mots deviennent sa chair : elle
accouche des deux mains.
Tandis que le monde s’agite en son chaos, la fièvre de vie s’empare des
morceaux de laine, des boutons de nacre. Dans le rouge et le noir sur la
matrice vierge il y a ce que la couseuse aux yeux de luciole fraie de ses
mains : c’est comme le cri de la mère qui peu à peu se perd et s’éteint
dans un doux gémissement de fin d’orgasme tréfilé de calme intérieur. Il
est grandement midi, au soleil. C’est l’heure des eaux plates et des
couleuvres ingurgiteuses de grenouille un peu plus loin dans la campagne
dauphinoise.
Stéphanie Miguet
Dans le travail de Stéphanie Miguet ce n’est plus la Père qui en ses noms
parle, mais la Mère qui les remplace en des propositions plastiques. A
chaque carré de textile son mot - du moins ce que Stéphanie Miguet en dit
ou montre - une oeuvre en devenir. Il n’y a pas forcément d’attente, de
corrélation étroite entre le concept et l’image à travers ce qui devient
un patchwork inversé. C’est la subjectivité et l’imaginaire de l’artiste
dauphinoise qui métamorphose le concept par une image sans souci
d'explication ou d'illustration. Ainsi celui qui dans ce “ dictionnaire ”
veut voir et savoir, celui qui tend vers le mot et l’image atteint une
autre connaissance dont il sait qu’elle lui manque.
Face au signe abstrait se dressent des empreintes brodées dans un esprit que
renieraient pas les artistes de l’arte povera : brins de laine, bouton de
nacre, petits bouts de papier deviennent des rejetons qui brisent
certaines chaînes admises. L’image textile matérialise le corps des mots
afin qu’ils parlent autrement sous ces moutures qui les relaient, les
réaniment.
La mémoire - puisque qu’à l’origine si le verbe est chair, les mots sont
notre mémoire - se coupe de sa source abstraite, l’oeil se fait errant au
regard d’une autre organisation soutenue par ce que la couseuse attache,
tisse, lie afin d'arracher les ombres abstraites qui prétendent présenter
les choses par une sorte d’absence qui devient conceptuelle donc
équivoque. De fait un autre type de mémoire s’impose et s’oppose à la
réminiscence platonicienne . Un appel de fond qui ouvre le visible dans
une épaisseur différente. Une mémoire image suspend le discursif et fait
surgir des morceaux de monde là où la représentation est neutralisée
par les aiguilles qui percent, tricotent, agencent bien autre chose que de
simples simulacres ou d’images fantomales.
Stéphanie Miguet gratte le discours ou ce qui fait image pour le
recomposer autrement. Et les linguistes trop surs de leur science exacte
devraient faire un détour par ces matrices qui requalifient le
langage. Apparaissent un espace iconographique pré et post réflexif, une
expérience brute et immédiate de la profondeur dont le corps par son geste
crée la trame singulière. L’ensemble acquiert une voluminosité
particulière qui s’apparente à ce que Merleau-Ponty affirmait : Le
malade qui écrit sur une feuille de papier doit percer avec sa plume une
certaine épaisseur de blanc avant de parvenir au papier . A sa manière
l’artiste est donc une malade mais un docteur aussi qui soigne le mal par le virus
de l’image en remplaçant la plume par l’aiguille capable d’instiller le
sérum nécessaire à la vie.
Contre la trop simple ouverture de la perception par les mots à un fantôme
de la chose concrète ou abstraite à peine qualifiée, il existe là le
travail du palimpseste. Il fait monter du textile une vision dilatée,
distendue même si le support choisi par l’artiste demeure resserré,
contracté en ses petits formats puisque la main seule cadre son sujet, la
feuille circonscrit l’espace. D’où ces pages d’écriture où les figures
sont centrées ou décentrées, où les gestes précis sont doublés par
l’afflux des références parfois drôles parfois plus cruelles et plus graves.
D’autant que le matrice est doublement présente dans cette oeuvre où se
mêlent inextricablement le mot (cité) et sa nouvelle image : la
seconde n’est pas le repentir du premier mais sa vision intime et large,
sensuelle et symbolique à la fois comme interruption de la nuit (noire) de
l’écriture et du silence qu' l'accompagne.. Ici au contraire le silence
parle. D’où cette quenouille dans laquelle on peut débrouiller
l’expression d’un démembrement infantile (comme s’il s’agissait de détruire des poupées
pour voir ce qu’elles cachent), d’une joie de la dissociation des parties
en vue d’une reconstruction.
L’entrelacs subtil du pictural et du scriptural, le jeu des matières de
mercerie et de couture présente des apparitions, des visages fugitifs qui
sont des “ vestigiae ”, des empreintes fragiles, des souvenirs
involontaires. Tout paraît vulnérable lorsque surgit, une ouate embobinée
qui dit avant leur naissance la vanité des choses et des êtres, qui dit
aussi la force hypnagogique de l’image en cette sorte d’endormissement du
texte replié sur lui-même mais aussi redécouvert par sa monstration
particulière.
Noyé dans l’image, le regardeur n’est pas face au mot : il passe à
l’intérieur de lui puisque Stéphanie Miguet offre dans le miroir de son dictionnaire
un dessaisissement du regard objectif. La passion par exemple sort d’une
chemise ouverte sous une firme d’étoiles noires et les envols semblent
altérés par le brin de laine qui les coller à la toile comme une aiguille
pique un papillon sur un support. D’où l’importance des vanités de
l'artiste textile : elles demeurent primordiales car elles sont des
apparitions qui sourdent d’un fond qu’on ne voit que par elles. Ici la
figure ne pacifie pas en mettant les choses à distance : elle fait
apparaître la matérialité élémentaire, celle où l’on voit ce avec quoi le
mot a toujours partie liée mais que pour autant il ne peut pas divulguer.
A ce titre, dans l’art textile du temps Stéphanie Miguet possède sans
doute une place modeste mais à part . La brodeuse ne prétend pas
donner aux mots leur sens ultime ou premier mais nous ramène à eux par un
mouvement de reprise (à tous les sens du terme) et d’approfondissement par
leur murmure déchiré et recousu autrement. Cela s'appelle la poésie
matière, la poésie vivante.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
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Jean-Paul Gavard-Perret
Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret
est maître de conférence en communication à l'Université de Savoie (UFR Affaires internationales).
Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.
-
"Trois faces du nom" - L'harmattan, Paris
-
"Chants de déclin et de l'Abandon" - Pierron, 2003
-
"A l'Epreuve du temps" - Dumerchez 2003
-
"Donner ainsi l'espace" - La Sétérée 2005
-
"Porc Epique" - Le Petit Véhicule, 2006
- "Beckett et la Poésie :
La Disparition des images " - Le Manuscrit, 2001
-
etc.
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Jean-Paul Gavard-Perret Beckett et la Poésie : La Disparition des images
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