AVEC TOUT LE RESPECT QUE JE VOUS DOIS:
JACQUELINE FISCHER
par Jean-Paul Gavard-Perret
œuvre de Jacqueline Fischer

Il arrive qu'on retrouve une artiste par la grâce d'une polémique ouverte maladroitement par soi-même. J'ai écrit en effet dans un article à propos de l'art texile : "Mais patchwork , macramé et autres points de croix sont passés par là de même que la réduction du matériau tissé à une forme d'utilitarisme chez nous( à l'inverse d'autres cultures où il possédait un rôle rituel)." Il s'agissait pour moi de faire comprendre que l'art textile ne se limitait pas à ces techniques mais la formulation qui pouvait engendrer un certain mépris était méprisable.
Une artiste textile Jacqueline Fischer dont le travail est passionnant m'a répondu avec une exquise délicatesse ce qui est rare dans la polémique. Mais sur ce plan lors de débats les femmes possèdent une dimension majeure sur les mâles. On peut la synthétiser de manière grossière mais juste : elles n'éprouvent pas le besoin de montrer qu'elles en ont une plus grosse que leurs opposants. D'où ces mots envoyés par l'artiste du Nord : "Je pense que le patchwork et le point compté sont tout autant des moyens de créer que tout autre discipline-tout dépend comment on les exerce- mais que ce ne sont pas eux qui réduisent l'art textile à des choses qu'on sent sous votre plume un peu mesquines et méprisables ou alors j'ai mal compris, c'est bien plutôt l'oeil qu'on porte sur ces disciplines qui est le plus souvent réducteur (...). J'en ai beaucoup souffert, j'en souffre encore d'ailleurs, bien que je sois capable de m'exprimer autrement et de façon moins dévalorisée dans l'imaginaire collectif parce que pour moi qui pratique tout cela depuis si longtemps, c'est une voie d'expression tout aussi valable que les autres , simplement l'assemblage d'étoffes est relié à des choses peu prestigieuses: la pauvreté, l'ouvrage féminin, bref victime des préjugés ordinaires... je passe sur l'usage de la géométrie (on devrait écrire à l'inverse de Platon sur les écoles d'art "nul n'entre ici s'il est géomètre"). Et elle conclut "On a le droit de ne pas aimer, mais pourquoi égratigner au passage?"
Dont acte donc pour une artiste dont le travail ne mérite pas le mépris tant s'en faut. Qu'on retrouve ses "Torsades" (Patchwork main et
machine) ses "Gardiens du trésor" (Patchwork fait main) ou encore ses "Pépites" (idem) ou encore "Complexité" (textile sur un poème) pour comprendre que l'aspect artisanal que l’on reproche au patchwork peut être parfaitement erroné.
Jacqueline Fischer prouve que de telles approches sont bien plus que le médium d'un loisir libérateur et qu'elles peuvent figurer au tableau d’honneur de l’action créatrice. Il n'y a pas de sous techniques, il n'y a que des créateurs imaginatifs et des copieurs. Cela est vrai partout.
Et à travers une tradition qu'elle revisite, l'artiste peut se revendiquer d’une création à part entière. Elle affirme une approche alternative à la connaissance d’une technique bien établie en combinant un processus de répétition et de création qui renvoie doublement à la praxis par ses aspects techniques et à la poïétique par ses aspects esthétiques et ouverts à l’imagination créatrice. Chevillée par sa terre là où le textile veut dire quelque chose, dans sa modestie et sa discrétion, offre un univers profond qui n'a rien de "décoratif". Il existe dans ses oeuvres ce qu’on pourrait appeler un modèle thermodynamique. Et si la légèreté n’est pourtant pas absente de certaines pièces, c'est avant tout une forme de gravité qu'on retient.
Les pans de couleurs deviennent vibrants mais laisse planer une sorte d'apesanteur aérienne. Jacqueline Fischer trouve là son moyen de vaincre l’inertie et le silence du monde. Et l'affect de l'artiste parle à travers la fibre du textile, parle par des battements rythmiques supraliminaires de couleurs sans que les masses volumineuses du corpus d'ensemble deviennent ballottantes ou lourdes. La métamorphose est toujours délicate comme si elle s’accompagnait de rituels sécurisants et de conduites maniaques mais pour que le création soit incandescente.
La tension, la peur, l’impatience jubilatoire sont les sentiments et émotions sui filtrent dans une oeuvre féconde et empreint d'un vertige intérieur. Et si ce travail conduit aux retrouvailles avec un art ancestral, Jacqueline Fischer lui donne une énergie nouvelle où le conflit anthropo-cosmique de tout humain est posé. Il existe en effet dans de telles créations une harmonie qui réconcilie l’homme et sa dimension spéculaire. Chaque oeuvre devient donc une sorte de célébration de l'être et du monde.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
| Jean-Paul Gavard-Perret Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.
|



