La Tapisserie contemporaine
par Emöke
La tapisserie est une œuvre réalisée à la main, sur un métier de haute-lice (vertical) ou basse-lice (horizontal) en entrecroisant les fils. Recouvrant les fils de chaîne avec les fils de trame le licier crée des points qui donneront l'image. Cette façon de créer le tableau en réunissant des milliers de points, ressemble étrangement aux images en pixel d'aujourd'hui. Ainsi nous retrouvons l'un des arts les plus anciens dans le moyen d'expression le plus récent de notre civilisation.
La tapisserie a plusieurs fonctions, elle n'est pas seulement une décoration murale, elle insonorise aussi les intérieurs, calfeutre, réchauffe, illumine les lieux, même les plus austères, grâce à ses éléments, ses fils, ses fibres qui la construisent et qui sont des matières vivantes. De nos jours, ces substances manquent particulièrement dans les structures en béton, pourtant les éléments vivants sont indispensables à notre équilibre.
Mais comment pourrait-on faire revivre aujourd'hui cet art où le temps ne compte pas, où il faut de la patience, de la passion, alors que ce sont des valeurs délaissées par notre société dans laquelle tout est tourné vers la consommation et la production rapide.
Depuis peu les liciers osent travailler avec des fils plus gros et un nombre de teintes réduit, en résulte une production plus rapide. Mais ceci n'est pas suffisant. Pour que la tapisserie puisse renaître de ses cendres, sa valeur ne doit plus se mesurer uniquement au temps passé à sa réalisation, ni à la valeur marchande des fils qu'on utilise.
La tapisserie d’aujourd’hui n’est plus la même que celle du moyen-âge, ou que celle de sa dernière époque glorieuse des années 60-70. Elle a d'immenses possibilités et diversité, où peuvent se mêler sculpture et peinture, couleurs et matières, précision et volumes, où on peut jouer avec le rythme entre les couleurs, les diverses matières, les proportions, le relief. Elle évolue et nous apporte autant de valeurs artistiques et des nouveautés que les « installations » si recherchées actuellement par les collectionneurs.
Pour populariser cet art il faut bannir le concept du licier "ouvrier copiste", reproduisant les œuvres de peintres souvent en plusieurs exemplaires numérotés. Le licier doit être l'auteur de son œuvre de A à Z! De l'idée de base, en passant par le choix des couleurs et matières des fils, jusqu'à la réalisation complète de la tapisserie qui doit être une pièce unique.
Hélas dans une époque où l'argent est maître du monde, où l'art n'existe quasi strictement que pour les spéculateurs, il est difficile de changer les mentalités et de convaincre l'acquéreur d'écouter son cœur et d'acheter une œuvre originale simplement parce qu'elle lui plait, et non parce qu'elle est une "marque" certifiée par le tampon d'une manufacture. Seule une œuvre avec une "personnalité" innovante permet à son "lecteur" de nourrir son imaginaire. Car la "créature" gardera en elle une partie de son créateur. Le parcours de l'auteur, de l'idée qui jaillit en passant par le miracle de la réalisation et la plénitude de l'accomplissement, restera tissé dans cette aventure.
Pour de nombreux tisserands-liciers l'acte de tissage équivaut à une méditation. Dans beaucoup de civilisations le tissage était lié aux cérémonies et aux rites sacrés. Ce fil d'Ariane me guide vers le sacré en passant par la matière que je crée de mes propres mains ce mouvement perpétuel, rythmique, rééquilibre les tensions et les énergies en moi et autour de moi. Je capte la nervosité et la souplesse du fil avec mes mains, je le forme et le transforme. Il me transmet son énergie et ses vibrations, mais je lui transmets aussi mon énergie et mon subconscient. Pendant que mes mains travaillent, créent, construisent la matière, mon esprit s'envole vers les sphères de la méditation et de la subconscience. Ce fil que je mets en place et que je structure, ce fil à son tour me remet en place et me restructure durant ces heures que je passe en silence dans un mouvement répétitif de gauche à droite et de droite à gauche, en retrouvant les similitudes avec l'écriture, la danse, la musique, la géométrie, la méditation, voire la transe, voire l'Univers. Ce travail me permet de montrer qui je suis, ce que je capte de cet Univers, et me laisse pénétrer des sphères où l'on ne cherche plus de réponses aux questions de l'existence mais où l'on crée des œuvres qui posent ces questions.
Car les questions sont toujours un plus que les réponses.





