Il existe, au sein de l'art du portrait photographique, diverses logiques
capables de donner à voir une vérité qui n'est pas d'apparence mais
d'incorporation. C'est ce que Dominique Baqué explore dans son livre qui
poursuit sa grande fresque esthétique sur cet art. Le corps est ainsi plus
dans qu'à l'image. Pour l'expliquer l'auteur propose d'abord une étude
historique en décrivant comment, depuis l'Antiquité grecque où visage et
masques sont indissociables, le visage est devenu le centre de toutes les
formes selon d'ailleurs une logique anthropomorphique de l'art occidental.
Parcourant les œuvres photographiques majeurs depuis l'invention de cet
art elle montre comment le visage plus que miroir est devenu un lieu
souvent de mascarade et de falsification de l'identité. Plus que la visage
c'est donc la "visagéité" qui intéresse celle qui souligne sa "fausse
évidence". Elle montre comment ces figures qui apparemment semblent échapper à l'objet de la
photographie tout en le dialectisant au sein des masques qu'il produit. La vérité du visage
est donc un leurre que des artistes comme Arnulf Rainer, Andres Serrano ou
Valérie, dans des genres bien différents ont fait sauter. De tels créateurs
ont su faire éclater les masques et prouvent que tout photographe est
celui ou celle qui se met "en quête d'identité" en s'arrachent à la fixité
du visage pour plonger vers l'opacité révélée d'un règne énigmatique.
L'auteur explique (exemples à l'appui, tels les "monstres" de Diane Arbus
ou de Nancy Burson) comment dedans se fraye une issue à travers les
fissures du visage. L'image devient concaténation comme si le dehors à la
fois s’incrustait dans la chair et rebondissait sur sa peau en de longues
vibrations de lumière et comme si le dedans laissait monter la trace et
l’ajour
d’une existence prisonnière par l’éclat diffracté de son immense évasion.
A ce titre chacun des univers présentés par la critique ne cherche pas à
satisfaire le regard par des images accomplies, arrêtées mais par le
gonflement progressif de leur vibration ou parfois l’amorce de leur
extinction. Ce sont là des univers photographiques aux techniques
composites où le silence du regard devient son parce que la trace devient
énergie. C'est aussi le monde non de l'hypnose mais de la gestation et de
la présence comme si, au sein de ces mondes plastiques, l’être à travers
son portrait s’appuyait sur l’éclat des couleurs étouffées dans
l’empreinte
d’une multitude fractionnée ou le balbutiement d’une ombre à la recherche
de son corps, d'un "qui je suis" qui viendrait torde le cou au "si je
suis".
Dominique Baqué remet donc en cause la question du portrait et de
l'identité par un travail de fond à travers les "occurrences" qu'elle
présente et analyse. Elle prouve comment le visage, par la prise
photographique, à la fois "s'envisage" et se "dévisage". Avec un Gonnord
c'est à la tradition revisitée que le photographe nous permet de nous
confronter et c'est en cela que son oeuvre est aujourd'hui au-delà deux
questions contemporaines : la photographie rapporte-t-elle un supplément
de réalité ou non ? le genre photographique est-il mis à mal ou non ?
L'analyste explique comment un photographe tel que lui ou Rainer irradient
le thème du portrait en ne faisant pas abstraction de ce qu'il en est de
l'identité, de l'anonymat (ou de la reconnaissance), de l'écran et du
support, du signe et de sa trace. Valérie Belin quant à elle fait de ses
épreuves des "tableaux" qui jouent sur la notion de cliché qu'elle
brouille par ses manipulations. Elle travaille avec l'apparence pour la
dénaturer d'une froideur qui perturbe notre regard et ses habitudes de
reconnaissance du "modèle". Ivre de portraits, Katarine Bosse étanche sa
soif par tous les moyens. Portraits anonymes, visages familiers ou
extraits de journaux, identités fantômes ou avérées, tout est bon tant il
existe chez elle une absolue nécessité du visage. Dominique Baqué
l'artiste s'emploie à expliquer comment de tels artistes s'appliquent à
manipuler la pellicule ou le support électronique pour une célébration
d'un cérémonial faussement grandiose en, des évocations "orphelines"
proches du silence que l’on intime parfois à notre part d’Enfance (comme
chez Ralph Eugene Meatyard).
De toutes les œuvres rassemblées et analysées surgit non un patchwork mais
un acte de foi en faveur des "amasseurs de visages" capables de souligner
les gouffres sous la présence et de faire surgir des abîmes en lieu et
place des féeries glacées. Les vrais portraitistes photographes s’élèvent
ainsi contre tout ce qui, dans leur art, pouvait présider au désastre
croissant de l'imaginaire pour faire surgir une présence. Avec Denis
Darzacq, Rineke Dijkstra, Patrick Faigenbaum, Esther Ferrer, Jakob Gautel
(dont Dominique Baqé ne dit pas un mot)) se franchit ainsi un seuil en
passant de l'endroit où tout se laisse voir vers un espace où tout se perd
pour approcher une renaissance incisée de nouveaux contours. Il y a là
cristallisation, une scintillation contre l’obscur. C’est pourquoi il faut
savoir contempler de telles oeuvres comme un appel intense à une travers
éeafin de dégager non seulement un profil particulier au visage mais au
temps, un temps pulsé qui se dégage du temps non pulsé, un temps en
renaissance proche de ce que Proust appelait "un peu de temps à l'état
pur".
Comme le souligne l'auteur, le portrait photographique ne demeure donc
plus métaphore ou reproduction mais la spécification de l'être sans pour
autant qu’il représente pour autant une simple thématique. Des artistes
métamorphosent le genre photographique afin de rendre pensables des formes
impensables à travers ce qui serait après tout banal à priori même si le
portrait est le siège de l'identité comme l'a d'ailleurs mis en évidence
cette année la polémique au sujet de la première greffe du visage. C'est
pourquoi et paradoxalement la définition de la photographie comme
"création absolue par perte de contact avec la vie" de Michel Camus n'est
pas à refuser. A condition que l'on entende par là (comme Dominique Baqué
le propose) que l'art doit d'abord "abîmer" l'apparence afin de
l'approfondir en cette "matérialisation" que les portraitistes propagent
afin de révéler des schèmes élémentaires en leurs cérémonies secrètes
fomentées dans des chambres noires dont nous ne connaissons forcément les
secrets d'alcôve qu'à sa manière l'auteur dévoile avec (im)pertinence.
Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret
est maître de conférence en communication à l'Université de Savoie (UFR Affaires internationales).
Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.
Ontologiquement emblème de l'humain, le visage est cette irréductibilité absolue avec laquelle on ne saurait transiger. On peut en effet dire qu'il est expérience originaire, objet de séduction et espace de projection fantasmatique. Sujet de malentendus, il se voit de surcroît travaillé de l'intérieur par mythes païens et chrétiens, allégories et contes qui ont imprégné les consciences et les imaginaires. Mais davantage encore, de la codification des émotions au formatage idéologique des visages, via les expériences extrêmes de la défiguration ou de la greffe chirurgicale, il apparaît que, loin d'être une expérience innée et transhistorique à postulat universel, le visage serait à penser de part en part comme une construction symbolique et culturelle. D'où deux voies de recherche : d'une part, montrer que le visage est une invention récente dans l'histoire de l'Occident. D'autre part, prendre la mesure de la blessure que le xxe' siècle, plus que tout autre, aura infligé à la visagéité. Le visage est, aujourd'hui, redevenu énigme, quand il n'est pas place manquante au cœur de la figuration. Ainsi, c'est à effectuer des traversées dans les époques (Grèce ancienne, Moyen Âge, Renaissance italienne, Xixe siècle, extrême contemporain), dans les champs du savoir et dans les différents arts visuels que l'auteure s'est essayée, analysant plus particulièrement ces moments de doute et de terreur où l'Histoire et l'art ont mis en crise la visagéité.
l'auteure
Ancienne élève de l'ENS, agrégée de Philosophie et universitaire, Dominique Baqué est
l'auteure de nombreux textes portant sur la question de l'image en général, et de la photographie en particulier.