Claude Jeanmart

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Claude Jeanmart : le site

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Paul Klee, cours du Bauhaus

Nous sommes des façonneurs, des ouvriers-practiciens, et allons naturellement évoluer ici de préférence sur le terrain formel. Sans oublier pour autant qu'avant le début formel ou, plus simplement, avant le premier trait, se trouve toute une préhistoire et pas seulement l'aspiration, le désir ardent de l'homme de s'exprimer, pas seulement la nécessité externe qui l'y contraint mais aussi une position générale propre à l'humanité dont l'orientation s'appelle Weltanschauung qui pousse avec une nécessité intérieure à se manifester ici ou ailleurs. Je souligne cela afin d'éviter le malentendu qui voudrait qu'une œuvre se réduise à sa forme. Mais d'un autre côté, il me faut insister ici encore plus sur le fait que la connaissance scientifique la plus exacte de la nature, des plantes, des animaux, de la Terre et de son histoire, des étoiles, ne nous est d'aucune utilité si nous ne sommes pas outillés pour leur représentation. Nous pouvons avoir la conception la plus spirituelle qui soit de l'action combinée de ces objets dans l'univers, cela ne nous sert à rien si, dans cette direction, nous ne sommes pas équipés avec des formes.
Paul Klee
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Contrats du monde de l'art
de Véronique Chambaud.

Cet ouvrage rassemble les contrats et accords essentiels dont un artiste a besoin tout au long de sa carrière... ... » la suite

Le petit interview intempestif de : CLAUDE JEANMART
par Jean-Paul Gavard-Perret

 


Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Par goût, je ne suis pas du matin. Par nécessité, il m’a bien fallu me lever tôt pour aller travailler. Et j’ai toujours souhaité arriver en classe bien avant les élèves, pour que tout soit prêt à temps. Je dois avoir gardé cette habitude du spectacle, où il faut que le spectateur soit accueilli à l’heure, et ne se doute pas des difficultés rencontrées. Aujourd’hui, je consacre plutôt le matin  au rangement, au courrier, à l’organisation du reste de la journée. Mais rien n’est fixe, et j’ai pris l’habitude de m’adapter à l’heure et aux lieux. 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
A quatre ans je dessinais en perspective, au dire de mes parents. J’ai toujours pensé que j’aurais une vie consacrée à l’art, sans savoir exactement ce que ça recouvrait. Le théâtre, la musique me tentaient autant que la peinture. Il a fallu choisir, mais est ce moi qui ai choisi ?

A quoi avez-vous renoncé ?
Comme je n’ai jamais présumé de ce que je pourrais faire, je suis déjà heureux d’être arrivé là. Mais, enfant, on pense bien entendu à une reconnaissance étendue. Elle n’est pas encore arrivée. Il m’amuse de citer cette phrase de Pierre Dac : « Vous avez devant vous un homme qui parti de rien, n’est arrivé nulle part « 

 D’où venez-vous ?
Mes parents n’ont pas connu une vie facile, mais sans pour autant vivre des drames, que tant d’autres ont connus, entre autre pendant la guerre. Ils n’avaient pas d’intérêt particulier pour l’art, mais ils ne m’ont fait aucune objection quand j’ai souhaité entrer aux Beaux Arts ; au contraire, ils m’ont soutenu dans la poursuite de mes études.  J’ai rapidement eu une grande attirance pour l’enseignement, pour la transmission d’un savoir, et j’ai donc participé à une multitude de stages de formation pour le théâtre, la musique, le chant, le spectacle vivant… et j’ai ensuite utilisé ces pratiques en tant que formateur, dans mon enseignement, et encore aujourd’hui, dans mes créations multimédia.
La sculpture m’attirait beaucoup à l’origine, mais quand j’ai dû m’installer à Paris pour mes études, j’ai rangé les ciseaux et les masses, et je me suis contenté des pinceaux… car j’habitais au 5° étage sans ascenseur.
J’étais jeune, peu cultivé, et j’avais conscience que je n’aurais pas une seconde chance si je laissais passer celle là, de faire des études et d’être à Paris. Je me suis transformé en entonnoir, visitant Musée, Galeries, salles de théâtre et de concert, lisant ce qu’on me conseillait, apprenant, notant, avec un sentiment de culpabilité si ce que je faisais n’était pas directement utile à ma « construction ». J’y ai gagné auprès des camarades de classe, un surnom pas forcément glorieux : «l’encyclopédie vivante ». 

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ?
J’ai  dû maîtriser ma « fringale » culturelle et créative, abandonnant, au fil du temps, certaines activités, comme le théâtre, le design, la photographie professionnelle…  J’avais présenté un dossier de dessins à Soulages. Après l’avoir regardé et commenté chaque feuille, il m’a dit : « Vous êtes trop riche. Vendez les terres et ne gardez que la maison »
 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Il y a tellement d’artistes qui me subjuguent, que j’admire, qui me font avancer. Mais je sais que je ne joue pas encore, dans la même division qu’eux. Il y a beaucoup d’artistes que je rencontre, dont la démarche me surprend, et d’autres pour lesquels je me demande où ça pourra bien les conduire. En fait la plupart du temps je me sens différent, sans qu’il s’agisse d’un quelconque sentiment de supériorité. J’ai du mal à décrire ce que je fais,- utilisation non limitative de tous les moyens plastiques actuels- sans devoir y passer de longues minutes. Je me sens ailleurs, mais pressé. Alors j’avance à grands pas, pour voir ce qu’il y a au bout du chemin. Je suis incapable aujourd’hui- et je ne le désire pas,- de me glisser dans une case ou dans un courant. Je laisse aux autres le soin de m’attribuer la « bonne » étiquette.
 

Où travaillez vous et comment?
Quand j’utilise la peinture, le dessin, le collage, je travaille dans mon atelier, qui est situé dans la maison. Quand je réalise des images numériques, je suis dans un bureau où se trouve tout le matériel informatique. Quand je tourne des films, l’atelier est totalement investi, avec fond bleu pour incrustation, projecteurs et micros. C’est dire que cet atelier est polyvalent… à condition que je le range très souvent, que je le vide ou l’équipe en fonction de mes activités. Mais il y a aussi de longues séances de recherches de documents par la photo, en extérieurs : ruines, arbres, sillons, chemins, maisons, rues, eau… Tous ces documents sont ensuite assemblés sur palette graphique, retravaillés par le dessin, mixés avec d’autres images, colorés, comme pour toutes les séries sur les Récits Inachevés de Kafka. Et puis il m’arrive aussi de travailler chez des amis, pour les prises de son, par exemple, ou sur scène, quand je participe à la scénographie de spectacles. Bref, je m’adapte aux réalités, et je peux travailler où c’est nécessaire.

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ?
J’ai une installation Haute Fidélité, performante. J’ai numéroté et classé dans une base de données, plus de 1000 cassettes, et plus de 650 CD. Tous les styles et toutes les musiques, de toutes les cultures et de toutes les époques s’y retrouvent. De Hildegard Von Bingen, au groupe Elen, de la musique de l’Inde, aux Percussions de Strasbourg… Mais quand je travaille je n’écoute jamais de chansons. La parole détournerait mon attention. A certaines périodes j’ai besoin d’écouter très souvent de la musique, et à d’autres périodes, je préfère le silence. Mais dans les moments de recherches, d’esquisses, il est fréquent que je revienne à Léonard Cohen, à la musique de l’Inde du Nord, ou à des musiques électroacoustiques d’avant garde. Rien n’est figé, et je suis toujours avide de découvertes.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
En ce moment, je ne relis rien et même je m’interdis de lire d’autres livres que ceux qui nourrissent mon travail au présent : Kafka, Karel capek, Casanova, Patricia Runfola, Diderot. Cependant, je retourne de temps en temps vers les ouvrages de Walter Benjamin, Didi Huberman, Panofsky, Deleuze, Barthes. De mes années passées, des livres m’ont profondément marqué, « Les Ames Mortes » de Gogol et les Poètes de Louise Labbé à l’oulipo. Au service militaire, pendant les exercices de combat, j’avais dans la poche gauche du treillis, « Les Chants de Maldoror » de Lautréamont, et dans la poche droite, un recueil de poésies de Apollinaire. Je lisais ces livres au fond des trous et des tranchées, jusqu’au jour où j’ai été découvert, par un officier. Il a été tellement interloqué, qu’il m’a donné mon second surnom : "Oxford".

Quelles taches ménagères vous rebutent le plus ?
Il n’y en a pas qui me rebutent particulièrement. C’est plutôt un partage des tâches qui s’est organisé et qui s’est modifié, en fonction de l’évolution  des charges familiales. La vie avec notre fille handicapée, nous a rendus assez polyvalents !
 

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ?
Il m’est extrêmement difficile de répondre à cette question. Il y a des artistes avec qui je sens une grande proximité intellectuelle, mais qui ont une pratique totalement opposée à la mienne ; je pourrais citer Rothko. Et puis il y en a d’autres qui utilisent les mêmes outils informatiques, dont les travaux ont parfois un aspect proche de mes propres images, et pourtant je ne vois guère de convergence entre eux et moi. Alors quitte à faire le grand écart, je citerai Pierro Della Francesca, et à l’autre extrémité, Alfred Hrdlicka,

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Le rajeunissement d’une année, chaque année.
 

Que défendez-vous ? 
Un art de la probité, de l’intransigeance face aux modes, un art dans lequel l’humain est au centre. Je défends aussi l’artiste libre de ses choix et de ses erreurs, pourvu qu’il reste un citoyen conscient.

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"?
Une amie peintre, avait écrit cette phrase sur les carreaux blancs de sa cuisine. Un jour elle m’a demandé ce que j’en pensais et ce que je lui conseillerais en réponse à cette affirmation. Je lui ai proposé de tracer en dessous, Ad libido, ad libitum. Nous avons beaucoup rit quand elle l’a écrit.

 Et celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?".
Un de mes anciens professeurs de dessin avait coutume de dire qu’une discussion n’avait d’intérêt qu’entre gens du même avis.