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Contrats du monde de l'art
de Véronique Chambaud.

Cet ouvrage rassemble les contrats et accords essentiels dont un artiste a besoin tout au long de sa carrière : contrat d'exposition, de commande, de projet artistique, accord de dépôt-vente, bail d'atelier, mandat d'agent d'art, cession de droits de reproduction, etc.
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Le petit interview intempestif de RAURICH
par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Qu'est ce qui vous fait lever le matin ?
Mon réveil matinal est un drame absolu. Je ne suis pas du genre en ouvrant les yeux à louer le seigneur pour ce jour nouveau. Les heures à venir, assorties de leurs obligations, me paraissent inenvisageables et je ne retrouverai un brin de courage qu'après le petit déjeuner. C'est seulement mes boots enfilés que je reprends pied; alors mon moral remonte en remontant mes chaussettes. A un ami d'enfance, optimiste invétéré, lors d'un petit matin pluvieux et qui hurlait sa joie de vivre je rétorquais : le ciel est bas mais la voix est haute.

Que sont devenus vos rêves d'enfant ?
J'étais habité par la crainte de devenir adulte. Au fond de moi ce scénario était improbable ( ce dernier mot aujourd'hui est devenu un tic de langage). Pas de hâte, comme certains, à devenir grand. Mon territoire d'enfance était vaste et complet. A partir de huit ans la littérature devient mon refuge et mon université. Que l'on puisse écrire un roman une plume à la main, un roman de 300 pages me paraissait un exploit titanesque. Le rêve était donc d'être Hector Malot, Alphonse Daudet, Alexandre Dumas etc... Le rêve de devenir écrivain ne s'est pas réalisé. Les mots noirs et blancs se sont transformés en couleurs. Je vis très près de mon enfance, mais socialement c'est un handicap. La réalité n'a que faire des nuages d'enfants.

A quoi avez-vous renoncé ?
A vivre en célibataire Mon malheur est d'avoir rencontré vers vingt ans une femme de haute qualité. Je ne pouvais offenser le destin en repoussant une telle offre. J'ai donc renoncé à mener cette existence indépendante que j'imaginais peuplée de femmes pulpeuses brunes et blondes. Les rousses sont très tentantes aussi. Un homme marié doit « bricoler » sa vie et je déteste le bricolage. Cependant j'ai immédiatement annoncé la couleur à ma compagne.

D'où venez-vous ? Du DAC40. Je déteste pourtant évoquer mon année de naissance. Plus que l'esprit de dérision de Pierre Dac c'est son esprit de résistance qui me séduit. L'embêtant avec les « dérisieurs » c'est qu'ils ont la dérision systématique. C'est très fatiguant. J'ai eu des parents (sans plus et c'est tant mieux), une ville splendide Paris, un quartier Montmartre et un square...Le square s'appelle Carpeaux dans le 18 ème... Je viens de là. Aujourd'hui, à un arbre près, il est intact, tel qu'il était dans les années cinquante avec ses immeubles haussmaniens magnifiques pour le garder. Cette immobilité architecturale me bouleverse. Me voilà blanchi dans ce décor toujours vert !

Qu'avez-vous du « plaquer » pour votre travail ?
Rien. Mais la peinture n'apparaîtra que vers la trentaine et ne sera régulièrement exposée que vers la quarantaine. Je dois au peintre Guillaume Corneille ( CoBrA) les premières invitations au Salon de Mai au Grand Palais à Paris.

Qu'est ce qui vous distingue des autres artistes ?
La lucidité... peut-être ? Cette question de psycho-sociologie est un port ouvert sur un océan. Les peintres, je dis bien tous les peintres, y compris les plus grands, sont infectés par le virus de la jalousie et il n'existe pas de « Jalous'action ». C'est moins vrai pour les sculpteurs par exemple. Cette jalousie est en quelque sorte une maladie professionnelle ( non reconnue à ce jour par la Maison des artistes) qui se présente sous des pathologies diverses. Pablo Picasso, ce n'est pas un hasard, accepte un moment comme compagnon d'atelier un peintre mineur Ernest Pignon (un peintre encarté communiste était forcément mineur !) lequel fera un procès à un jeune artiste (pas du tout mineur celui là) pour homonymie. Ce jeune artiste aujourd'hui n'est plus jeune mais toujours aussi grand, il s'appelle Ernest Pignon Ernest. Je n'échappe pas à cette maladie mais je l'ai identifiée. La lucidité est une bien faible protection. Cette faute avouée je revendique malgré tout une distinction celle du courage esthétique au détriment de cette bonne facture fournie par tant de bons peintres ( abstraits, semi-figuratifs, expressionnistes, conceptuels,géomé-tristes, hyperréalismes etc..) avec lesquels j'expose depuis plus de vingt ans. Il me semble qu'il faut un peu de courage pour quitter les territoires de la mode (ex. la photo ) et de la bonne facture. Combien de peintres, aujourd'hui encore, font de l'Antoni Tapiès à peine déguisé. Un grand peintre comme Peter Klasen a conscience de cela quand il tente maladroitement de salir sa peinture.

Où travaillez-vous et comment ?
L'existence est-elle un travail ? Cette réponse sous la forme interrogative pourrait passer pour de la fatuité. Je crois bien que beaucoup de peintres ne pensent qu'à ça : leur peinture. Indépendamment d'un espace physique, l'atelier est dans la tête. Les périodes de doutes , de dessèchement pictural sont aussi des périodes fécondes. La question c'est par quel bout prendre le pinceau si pinceau il y a ? Poils ou bois, brisé peut-être ?Le travail d'exécution ce sont deux ou trois heures l'après midi (pas plus) à l'atelier de Madiran au milieu d'un désert verdoyant. Ce n'est pas satisfaisant du tout. Cet aspect artisanal me gêne. En ce sens je comprends les conceptuels et j'ai une fascination pour le travail de Claude Rutault.

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ?
Des mots sonores. La radio, France culture depuis quelques mois, « Toufikakem » ( phonétiquement), « Sur les docs » ...le monde de la musique m'est étranger. Je ressens là une infirmité. J'entends la musique je l'écoute rarement. Sur France inter « Carrefour de l'Odéon » émission de pédagogie musicale me sort par les oreilles. En fait j'aime la chanson ( conséquence de mon origine sociale ?) . la joie est intense ( en dehors de toute nostalgie) si par hasard la radio diffuse John Lennon : Stand by me ou Instant karma ! De la joie pure émise par les quatre types de Liverpool.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Le Journal Littéraire de Paul Léautaud. Le spectre de mes goûts littéraires est large. Mais relire Léautaud et son écriture pure me permet de retrouver un peu d'espoir dans l'espèce à travers ce misanthrope joyeux. En lien avec la question précédente l'écoute parfois à l'atelier des CD de ses entretiens radiophoniques des années cinquante avec Robert Malet, la voix égrillarde de Paulo me procurent une profonde jubilation. Un homme libre c'est rare.

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ?
???????????? La liste des peintres dont j'aime le travail est très longue. Mais le plus proche ? La question me trouble. Je cherche à être honnête : le plus proche esthétiquement ?

Qu'aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Rien. Je déteste à la fois les anniversaires ( surtout le mien jamais fêté, mes amis connaissant ma répulsion pour ce genre de manifestation) et les cadeaux qui fréquemment tombent à côté des vrais désirs du bénéficiaire obligé. Un cadeau est souvent suspect.

Que défendez-vous ?
Le droit à la complexité. Choisir est une mutilation. « Etre de gauche ou être de droite, c'est choisir une des innombrables manières qui s'offrent à l'homme d'être un imbécile ; toutes deux en effet, sont des formes d'hémiplégie morale. » ( José Ortega y Gasset). Cela dit je respecte l'engagement social et politique. Mais la neutralité est un très bon choix ( cf. Roland Barthes)

Questions subsidiaires :aimez-vous les questions ?

« J'adore ! ». Aujourd'hui 'hui les gens « adoooorent » tout, surtout les jeunes. Mais il est vrai que j'aime questionner et répondre aussi. Il y a une dizaine de jours j'étais dans un train entre Marseille et Nice. Près de moi dans le compartiment une jeune et jolie vietnamienne me demande ex- abruto : - « Vous faisiez quoi avant ? » . Stupéfait je lui demande en riant avant quoi ? Durant une heure ce fut une fête relationnelle intense. Un régal. Nous nous embrassons avant sa descente à Antibes. Sincérité de l'instant dans ce festival questions-réponses.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L'amour c'est donner quelque chose qu'on pas à quelqu'un qui n'en veut pas »
C'est quoi l'amour ? La phrase est trop belle pour être vraie. C'est du lacan-art enchaîné à l' acrobatie sémantique. Je connais la tendresse, le désir, la compassion … Avec le temps je crois aimer ma femme. Mais l'amour est souvent celui de soi. Etre amoureux ( c'est délicieux) c'est aimer l'amour, l'autre n'est qu'un support. Mais je n'ai pas d'enfants ; je parle de choses que je ne connais pas.

Et celle de W.Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
La virtuosité .

P.S. J'aime les questionnaires : voir plus haut. Grand lecteur de journaux je me rue sur les articles présentés sous forme d'interview. Il y a du génie chez W.Allen, un peu obsessionnel certes. Dans le film je crois « Tout ce que vous voulez savoir sur le sexe » ce court dialogue entre un W.A dragueur et une brune superbe et sombre face à un tableau dans un musée :
- W.A. Vous faites quoi ce soir ?
- La brune : ce soir je me suicide.
….....léger temps mort
- W.A. Et demain soir ?