ou le corps à coups de marteau
par Jean-Paul Gavard-Perret
"le sens ne se génère qu'à bout de souffle, dans son épuisement ”
(Claire Lejeune)
"la pornographie propose une représentation utopique du sexe"
(Dennis Cooper)
N'en déplaise au censeur, la pornographie est un genre au même titre que le fantastique, le burlesque, le policier, etc. Le problème c'est que ce genre n'est parlé que du haut d'un discours dominant. L'opprobre demeure ainsi la seule manière de l'évoquer. Le discours "lettré" sur la question n'est qu'un discours de dominant à dominés et sur lequel l'ordre moral pose sans fin son carcan racoleur. Politiciens de gauche et de droite (sur ce plan il forme un front unique) ne sont que les épiphénomènes d'un mouvement plus profond dont même les écrivains - à de rares exceptions près - ne sont que les embrayeurs constants. Puritains et censeurs veulent d'ailleurs faire comme si la littérature et le cinéma pornographiques n'avaient pas d'histoire. Dotés d'une amnésie sélective ils sautent sur la bête pour prouver que notre époque serait la pire sur ce plan et qu'il faut réagir au nom d'un idéalisme moral qu'ils sont souvent les premiers à transgresser. Mais cela comme l'on dit c'est une autre histoire dont l'enterrement de l'affaire Dutroux donne une belle illustration.
Pourtant et si l'on en croit Bataille, la pornographie se définit comme "le seul événement" celui où règne le mouvement, le devenir, le monstre et l'humanité tumultueuse à laquelle Socrate voulut mettre un terme en lui offrant une éternité - entendons le Bien, le Dieu en un prélude ou plutôt une pré-lourdeur chrétienne (une lourdeur soit dit en passant à laquelle Bataille cité plus haut ne put échapper). Depuis les débuts de l'ère judéo-chrétienne "Dieu" se mit à assumer la cohérence du monde créant l'illusoire performance d'une attente, d'un éveil et d'un (éventuel) surgissement de l'âme contre le corps en établissant une frontière, une limite entre les deux. Depuis ces temps, certes la pornographie eut - heureusement - droit de citer mais de manière cachée sauf si l'on excepte le Moyen-Age où dans la littérature il posséda une certaine "libéralité. Mais les choses ont bien changé : ceux qui osent en parler de meurent ignorés : "Le bon sexe illustré" de Tony Duvert (de même que ses autres livres publiés aux Editions de Minuit) demeure occultés et il y a fort à parier qu'un tel auteur ne trouverait désormais plus un éditeur pour le publier..
Pour un (très long) temps c'est-à-dire deux millénaires et même après la mort de Dieu prononcée par Nietzsche la déambulation sauvage du sexe demeure - officiellement tout au moins - prohibée. Certes tout fonctionne sous couvert d'une belle hypocrisie : il n'est pas jusqu'aux vidéo-clips d'user de divers stratagèmes pour faire fantasmer le gogo derrière des artifices dit érotiques "acceptables" - le pornographie étant toujours de qu'en disait Robbe-Grillet : "l'érotisme des autres". C'est d'ailleurs souvent par les économies libidinales transgressives (gay ou lesbienne) que tout se passe. Il n'en demeure pas moins que "le clergé intellectuel" (Jacques Henric) n'est pas en reste dans l'exercice d'exécration repris en chœur par tous les bons pensants.
Le genre illustre pourtant quelque chose d'essentiel (et qui fit frémit les Breton et les bien pensants surréalistes ) : sexe et amour possèdent des régimes différenciés. Le clivage sexe-amour que la morale ambiante n'a cesse de vouloir supprimer montre que la libération de le femme passe surtout par la liberté d'action et de parole. Et c'est sans doute ce qui passe le plus mal dans la pornographie actuelle. Plus que l'exhibition ce qu'on craint c'est ce passage d'une limite. Prenant son corps et la parole en mains la femme se libère du père et de nos re-pères : le mâle coincé entre sa sécurité machiste soudainement mise à mal et ses angoisses de castration, sa terreur devant le continent noir féminin ne sait plus à qui se vouer. Il n'est pas jusqu'à certains à rappeler l'exemple islamique pour en appeler aux femmes à un plus "juste milieu"….
De la "désubstantialisation essentielle du mâle" dont parle Denis Cooper beaucoup ne se remettent pas. L'évolution des 50 dernières années en détruisant la figure emblématique, le modèle père-mâle-dieu a créé une rupture sans concession. Les soleils noirs de la pornographies font en effet fondre le monde pour le transformer : mais l'enfer n'est pas où l'on veut le situer. En ce franchissement nous sommes ainsi confrontés à une nouvelle subjectivité dans un univers qui n'est pas forcément une sorte de fin de l'histoire mais qui se remet en mouvement comme au début de l'humanité.
Dans la coupure sexe-amour, sujet-objet (contre le coupure suture corps-âme) au sein d'une société matérielle à ambition mondialisante et unificatrice - il existe soudain une rupture à l'intérieur de ce qui jusque là assurait l'intégrité du sujet. La stratégie la plus simple - comme toujours - est d'y renoncer. Au déchirement les sociétés préfèrent toujours la couture : la pornographie il y aurait des lieux pour ça, mais surtout qu'on en parle pas. A ce titre les chaînes roses montrent combien, l'ersatz de sexe qu'elles distillent est pâle. Il y a plus de dimension, transgressive chez Cronenberg que dans cette pornographie du pauvre. C'est pourquoi il ne faut pas comme le propose Larry Clark voir en un tel genre "l'idéalisation du sexe" : remplacer une idéalisation par une autre n'est pas opérant, mais voir en lui un moyen d'aller plus loin que la re-présentation de l'acte sexuel : il permet de simuler autre chose et passer d'un stade de pur voyeurisme à un travail sur l'intime qui conduit à l'hymne, à l'hymen, au passage d'une frontière dans la transgression - toujours à venir - qui se porte à faux contre le représentable afin de nous faire toucher à ce qui au coeur de notre émotion nous échappe. Contre les illusions des théories libidinales héritées de la psychanalyse freudienne (ou pire - jungienne) s'inscrit ou peut s'inscrire en un genre honnis un acte poétique étrange et tragique, un acte qui dans sa "négativité" conteste, modifie, transforme le sujet. Bataille l'avait senti mais sans en tirer les conséquences ultimes : si la pornographie est acte poétique, si elle naît de l'événement sexuel elle le consume, "elle consume l'évènement dont elle est la flamme". Elle se consume elle-même et consume les images dans une fatalité majeure sans quoi elle n'est rien que dépôt - pas même déposition.
La pornographie n'est donc pas ce qui a lieu mais ce qui creuse : " elle est rapide, fugace, elle ne peut être muséable mais instant" dit Jacques Estager. Elle souligne la forme furtive de l'expérience dans l'immédiateté de l'instant qu'elle capte, dans la tragédie et la dépense de l'immédiateté. Il n'existe plus de sacre, de sacrement, de sacré juste une empreinte provisoire sur un fil de la temporalité. La pornographie n'est donc plus une substance, elle devient perpétuellement autre, absence sans pour autant éviter le tragique - la mort que l'on se donne et qui nous est donnée. La pornographie est donc l'événement d'une poussée en avant, d'un plongeon dans le néant face à ce qui nous échappe. Elle est donc l'opposée de cette "pure fuite" que voyait en elle Klossovski. Elle est une suite de coups de marteau donnés contre le silence du néant et du corps si - et le si est important - les mots ou les images ne clôturent plus "ce qui arrive" en un système de représentation - dans lequel sont tombé le photographe Mapplethorpe ou l'écrivain Pierre Bourgeade par exemple - mais l'anticipe. En tentant de faire sourdre du néant quelque chose de tels créateurs se sont trop souciés de la représentation en tant que beauté et sont passés à côté de l'essentiel. Dès lors plus rien n'était possible et ils ne pouvaient - en dépit de leur sincérité - que rater "la gratuité tragique pornographique" (René Quinon), celle qui ne permet rien, ne cautionne, ne sauve rien mais qui existe pour tenter de retrouver l'acte d'origine : celui qui ouvre déchire la trame des actions et manifeste d'UNE REPRISE PRIMORDIALE.
Il faut donc comme c'est le cas chez Duvert, Cronenberg, Goldin ou bien sûr chez Sade que l'écriture ou l'image devienne sans cesse évanouissement immédiat, effacement de la trace afin que ne subsiste le tracé. D'une certaine manière elle reste absence d'œuvre - au sens où nous entendons ce dernier mot dans notre culture - mais elle demeure - ou doit redevenir - aussi le seul événement réfléchi qui nous procure la sensation d'exister un peu au dessus du vide mais sans illusion aucune. En untel genre le sujet, actant-acté, n'est plus maître de ses actes. Plus rien ne le retient au temps : il se livre soudain à l'impossible, s'en remet à cette tragique nécessité et plonge dans le noir du mystère de l'autre et (surtout) de lui-même. Il ne peut plus faire autrement qu'accepter que ce saut au dessus du vide, au moment même où sa langue - et c'est là qu'elle devient intéressante - se dérobe à son pouvoir. C'est là en s'éprouvant au seuil, à sa limite de vie que se sent dans l'intimité maximum l'intensité du dernier souffle (soupir) et du premier gémir d'exister. Car si l'ouverture est déjà dans l'instant du premier accord, tout se dit dans la biffure, dans l’effacement avant l’explosion finale. Avant lui, avant cet assaut final, tout un système d'écluses, de déplacements, presque insensibles, où la netteté - l'arête vive d'un seuil - ne trouve plus d'assise ( s'il y a seuil il n’est que de rupture) se déroulent selon des mouvements d'écartement et de proximité. L’on remonte ainsi les traces, les lacunes, on tente de voir à travers le corps des étendues (lagunes), des pointes à peine perceptibles : espace d’ éloignement et de proximité à la fois infini (étendue compacte) et ténu (fragments des fragments). On peut alors entrer dans un soupir, un suspens à travers la transparence et l’incision où se joue l'aventure peut-être paradoxalement inaccessible de l'être et de son destin.
La pornographie est donc bien le genre du passage, le seul roman d'apprentissage et le seul film de deshérence totale : elle montre aussi la rupture entre le premier raccord (de l’image) et l'instant où le rideau tombe, le flux unitaire et la dispersion, le système, et l'éparpillement. Il est donc bon de se perdre et se retrouver là où peu de créateurs ont le goût ou le courage de fouiller. La plupart préfèrent se livrer à la recherches d'autres temps plus faciles à capter et refusent de chercher à identifier ce qui nous échappe. Ils oublient qu'il s'agit toujours de créer au cœur de la blessure. D'où trop rarement cette enquête filée - ne tenant que par un fil - et honnie pour une remontée, une mise en abîme, une mise en tension - sans quoi il n'y a pas de vie. Pas de poésie non plus. Le dispositif pornographique exige ainsi que l’amour meure pour que le corps vive. Mort non métaphorique - car c'est la métaphore qui cicatrise. Dispersion et ordre sont ainsi revisités. Et soudain d'une certaine manière pour une fois on voit "mal", on lit "mal" mais pour voir ou lire mieux.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr