|
par Bernadette MORA
Lorsque je travaillais au « Corpus des inscriptions de la France médiévale », je m’étais intéressée à l’évolution de la forme des lettres dans les inscriptions. La discipline nommée épigraphie étudie les inscriptions sur supports dits « durables », c’est-à-dire la pierre, le métal, le verre, l’émail, le bois, l’ivoire, l'orfèvrerie, mais aussi les peintures murales, les tissus, mais ne prend pas en compte l’écriture des manuscrits. Elle s'attache à ce qui est en quelque sorte de la publicité ou de l'identification, parfois de la narration.On ne saurait interpréter, par exemple, l'iconographie d'un chapiteau historié si une inscription y figure et que l'on n'en tient pas compte.
A l'époque carolingienne on trouve une belle écriture (influence de la capitale romaine) ; on observe une certaine dégradation aux Xe-XIe s. ; puis en allant vers le XIIe s. une reprise vers une plus grande qualité, ainsi qu'une abondance de conjonctions de lettres (fig. 1), l'usage d'onciales (au tracé arrondi), de lettres ornées, fleuronnées, perlées, etc. . Au XIIIe s. on voit moins de liaisons de lettres, les onciales se généralisent.
C’est surtout à partir de l’écriture des XIIe-XIIIe s que ma réflexion a débuté, car j’ai à ce moment-là réfléchi sur le parallélisme de l’évolution que j’observais entre les formes architecturales et les formes des onciales. Les écritures des inscriptions évoluent de façon un peu différente suivant les pays et les régions (il est des endroits reculés dans lesquels persistent des formes devenues archaïques, tant dans l'architecture que dans l'écriture). Si l’on prend comme exemple l’évolution de la forme du E oncial, on voit très bien comment cette lettre se transforme. Des petits appendices ou crochets apparaissent au bout des extrémités et de la traverse ; ensuite ces appendices se rejoignent : la lettre se ferme, puis le tracé devient plus anguleux ; la même évolution s’observe pour les M, les U, etc. On arrivera à la minuscule gothique, qui fera place au XVIe au retour de la capitale romaine.
En même temps, donc, que ces modifications interviennent, le plein cintre de l’architecture romane va faire place à la croisée d’ogives, avec tout d’abord la voûte simple puis plus tard la complexité apparaît avec la voûte divisée en compartiments par les liernes et les tiercerons ; le premier gothique fait place au gothique rayonnant, puis celui-ci cède la place au gothique flamboyant. La pierre tombale de la photo (fig. 2) montre la concordance entre l'écriture et l'arc trilobé qui surmonte la défunte. L'inscription de fondation de la chapelle (fig. 3) présente des formes tout à fait fermées, même dans les T et les S.
J’ai pensé également à la musique : on part de la monodie, du plain chant, et on arrive à la polyphonie telle que celle de Pérotin le Grand (1160-v. 1230), puis plus tard, de Guillaume de Machaut (1300-1377), entre autres musiciens. Le mouvement est le même : du plus simple au plus complexe. Plus tard arrivera la polyphonie de la Renaissance, pendant que l’architecture gothique devient plus raffinée en ce qui concerne les bâtiments civils, cédant peu à peu la place au style de la Renaissance.
Le goût pour les formes effilées après la période romane, où prédominaient les arrondis, s’observe également dans l’habillement au XVe s. : hennin, chaussures à la poulaine. Dans le mobilier (crédences, sièges, coffres) on voit une transposition dans le décor des formes de l’architecture.
Bien plus près de nous, au temps de l’art nouveau, on voit les ornements en volutes d’édifices tels que la maison Horta à Bruxelles avoir leur pendant dans l’écriture des affiches de l’époque. et bien sûr dans l’art (entre autres) de Gallé, dans le mobilier, dans la décoration des intérieurs, dans la peinture. Le style des meubles, de l’architecture et également de l’écriture publicitaire, vers les années 1930 et plus tard, se caractérise par un goût des lignes droites, un aspect géométrique, qui va en s'accentuant ; on peut le remarquer dans les publicités, les titres des films, etc.
A notre époque je pense que les tags et le rap se rapprochent par leur côté rugueux et brut, je ne m'appesentirai pas là-dessus – ne supportant pas les tags que je ressens comme une agression visuelle imposée (j'ai toujours peur qu'en soient « gratifiées » des façades de monuments historiques !) et le rap écorchant mes oreilles – je laisse à ceux qui les apprécient le soin de les analyser !
Ce texte est ouvert aux remarques et réflexions, bien sûr, et peut permettre de découvrir d'autres parentés, sans doute. Je n'ai pas comme lorsque je travaillais des dictionnaires, encyclopédies et autres ouvrages à ma disposition – les recherches sur internet sont quand même bien utiles ! Par ailleurs, j'ai depuis ma retraite d'autres occupations prenantes (comme la peinture !) et pour creuser vraiment le sujet il faudrait plus de temps que celui que je veux y consacrer maintenant.
Bernadette MORA
Bernadette Mora
bernadette.mora186@orange.fr
N.B. Ces inscriptions sont présentées dans le fascicule 7 du « Corpus des inscriptions de la France médiévale » consacré à la Ville de Toulouse, paru en 1982 aux éditions du CNRS ; volume auquel j'ai collaboré (sous le nom de Leplant) avec Jean Michaud et Robert Favreau sous la direction de + E.-R. Labande
-
Comment puis-je agir en tant que peintre ?
par Raymond ATTANASIO -
Halte au massacre !
par Bernadette MORA -
La conquête de l'art
par Hamid Bouhioui -
Obama
par Hamid Bouhioui -
D'un art de circonstance
par Jean-Paul Gavard-Perret -
La vérité nue
par Franck Olivas -
Le sens de l'observation
par Hamid Bouhioui -
Du furtif au fuyant ou le corps à coups de marteau
par Jean-Paul Gavard-Perret -
Question de qualité
par Hamid Bouhioui -
Faire du Ciel le plus bel endroit de ma terre
par Annie Tremsal Garillon -
Tags, graffitis, fresques murales : arts premiers?
par Jean-Paul Gavard-Perret -
Marie MOREL : le tableau corps objet
par Jean-Paul Gavard-Perret -
Le printemps
par Luna Salima RAOUI -
Le noir
par Hamid BOUHIOUI -
BOB'ART ou BOBO ART
Jean-Paul Gavard-Perret -
Looserism (mentalité de perdant)
par Hamid BOUHIOUI -
L’art ne doit il pas être de son époque tout en étant intemporel ?
par Annie TREMSAL GARILLON -
L'Art du Nu
par Hamid BOUHIOUI





