Beaux arts et loisirs créatifs : autour de la notion de « modèle ».
Le point de départ de cette réflexion a été la remarque qu’on m’a souvent opposée, arguant que les modèles des magazines de loisir dit créatif ne sauraient être de l’art, ni de la véritable création , puisqu’ils sont donnés (ou vendus) pour être reproduits.
Si on autopsie un peu le mot « modèle », on s’aperçoit qu’il recouvre en français beaucoup de sens, donc de réalités proches, mais différentes.
Le peintre(ou le sculpteur), lui, peut avoir un modèle (ou créer à partir de réalités diverses intériorisées), on ne lui fera pas grief de retracer en le métamorphosant par son art, le nu ou le paysage qu’il a sous les yeux et dont il s’inspire. C’est une de ses sources possibles, normale, acceptée. Cette pratique - fort heureusement- ne dévalorise pas son art et on ne lui demandera jamais s’il l’a dessiné tout seul ; ça paraîtrait ridicule.
Une fois l’oeuvre réalisée, et prenant le cas d’un artiste reconnu, l’oeuvre sera exposable en galerie, voire en musée, et elle pourra elle-même servir de modèle d’apprentissage. On en étudiera les moindres aspects dans le but d’assimiler les techniques.
On trouvera pour les célébrissimes un tas de produits dérivés vendus dans les boutiques des musées, et à des fins tout aussi mercantiles mais moins honnêtes des faussaires auxquels on prête souvent du génie arriveront à reproduire l’original si parfaitement que parfois, dit-on, les experts s’y trompent...
Ce qui tend à prouver que le fait de ne pas pouvoir être reproduit (même de façon mécaniquement fidèle) ne suffit pas à différencier les modèles des Beaux-arts et ceux des loisirs créatifs.
La différence vient de l’idée que les premiers dans le mystère de leur création, s’ils sont techniquement reproductibles, comme on vient de le prouver, échappent par leur essence même d’arts reconnus voire sanctuarisés à toute dévaluation par ce moyen.
On se garde aussi de cette « déchéance » : les revues d’art dignes de ce nom trouveraient farfelu de donner les moyens de faire une imitation des oeuvres qu’elles proposent et les salons de peinture ne proposent pas (du moins je le présume) des peintures au numéro en kit pour refaire un « décalque » d’une oeuvre qu’on a admirée, ni les tubes de peinture pour ce faire, on frôlerait là le sacrilège absolu.
Qu’on compare avec les salons d’art du fil et on me comprendra...Pas que l’une ou l’autre attitude soit condamnable à mes yeux, cette remarque n’est faite que pour souligner la différence de point de vue.
Côté loisirs dits créatifs, le modèle c’est d’abord une création, cependant. Au départ il y a toujours un dessin, une composition -plus ou moins élaborée, plus ou moins « artistique », mais une composition personnelle qui obéit à des visées précises : le modèle , ici, se détache mal de l’objet utilitaire ou décoratif qu’il orne. Il semble que ce point déjà, le condamne, tout autant que le fait de pouvoir être reproduit à ce point que modèle et patron sont devenus synonymes alors que le modèle représente une source d’inspiration ou de reproduction, tandis que le patron désigne la forme qui permet la fabrication. Aucune confusion de termes n’est innocente. Première forme de négation de son « essence ».
Nous sommes dans l’ouvrage, voire l’ouvrage dit de dame , avec toutes ses connotations dépréciatives et réductrices.
On va même plus loin outre que les modèles proposés sont automatiquement dévalorisés par le fait même qu’on les « donne » à reproduire, la personne qui les crée disparaît complètement : d’abord complètement anonyme, ou alors il a longtemps fallu chercher son nom écrit en minuscules caractères dans le coin de la photographie représentant l’ouvrage, celui-ci étant presque toujours dite « réalisée par » (et non « création de »...) . Le concepteur ne laissait alors ni oeuvre, ni nom, ni trace : juste la possibilité improprement appelée de « création » quand elle n’est que de fabrication ou réalisation. Pourtant cette publication, c’était et c’est souvent encore pour lui ou elle sa seule « galerie d’art » possible. Un humble moyen d’exister.
La confusion est habilement entretenue à des fins commerciales, elle culmine avec le kit qui permet de posséder l’objet conçu par quelqu’un d’autre de complètement oblitéré et de dire « c’est moi qui l’ai fait ». Confusion renforcée par les innombrables blogs où on redonne gratuitement lesdits modèles ou bien ceux où on montre ce qu’on a fait sans citer le moins du monde sa source , arguant que c’est normal : le modèle est vendu pour cela, pour qu’on se l’approprie on point qu’on appelle créatif ce qui n’est que fabricatif.
Praxis ou poiesis, là est la question.
Si le verbe faire n’existait pas, il faudrait l’inventer : c’est lui qui permet ce tour habile de passe-passe. ...d'où la confusion incessante et soigneusement entretenue à des fins commerciales entre l'original et son plagiat autorisé.
Quiconque a fait les deux : fabriquer en suivant un modèle et élaborer ce modèle en tant que concepteur, comprendra à la fois la différence d’investissement personnel et ce sentiment de négation et d’exclusion, même s’il ne gâte nullement la joie d’élaborer.
Il existe aussi une scission historique entre l’artisanat voué à la transmission et à la reproduction de poncifs et l’art qui serait toujours plus profond, plus inspiré, plus original, et scission genrée : ce mode de transmission d’un « art » au sens large du mot a surtout été le fait des femmes et des arts d’aiguille., même si on trouve aussi nombre de stéréotypes sur les femmes pratiquant l’aquarelle pour se désennuyer.
Il n’est que de voir combien il est difficile de dire qu’on crée des modèles de broderie dans un milieu artistique où s’exercent des arts reconnus : on vous regarde avec ironie et commisération voire indignation : qu’ose-t-on dire là ? Qu’il puisse y avoir un rapport entre les deux activités paraît offensant à certains artistes.
Il n’est que de voir aussi la réaction des personnes qui regardent une femme qui brode ou qui coud : il ne leur viendrait même pas à l’esprit qu’il puisse y avoir là matière à création, et encore moins artistique.. .« ça t’occupe » lui dit-on et on s’imagine mal adresser cette remarque à quelqu’un exerçant un « vrai » art. Estampillé tel...
Les concepteurs en ce domaine (puisque souvent on leur refuse même le nom de créateurs) ne mériteraient donc d’autre reconnaissance que la rémunération éventuelle perçue pour ce faire, tandis que les vrais artistes en Beaux-arts qui partiraient d’un modèle extérieur à eux pour le métamorphoser et le sublimer auraient seuls droit à cette reconnaissance ; distance entre l’ouvrage souvent de dame et l’oeuvre une visée de « prestige » dont la perception actuelle des arts se dégage mal.
C'est renforcé par le côté commercial de la chose : on ne vend pas l'objet brodé, conçu, on vend le moyen d'en faire un prétendument semblable, lui ôtant aux yeux des spécialistes le peu de crédibilité "artistique" qu'il aurait pu avoir , alors que le fait de vendre des produits dérivés d'une oeuvre célèbre, ou de la réduire à une peinture au numéro en permettant le plagiat souvent maladroit ... ne déconsidère pas l'original, comme précédemment démontré.
Pour nous fournisseuses de modèles en loisirs créatifs l'original n'a pas de valeur artistique, sa seule existence pour la postérité est cette photo papier qui va donner envie de « faire »... et les explications qui le permettront
On a le droit d’avoir un modèle donc, mais on déchoit à en créer de façon disons utilitaire et quotidienne. Voire pédagogique. La transmission « noble » se fait plutôt par stages ou atelier, celle vulgarisée par les magazines a souvent... mauvaise presse, il n’est que de lire en art textile, les commentaires d’artistes confirmées sur ces malheureux modèles manquant (toujours ?) d’originalité, d’imagination -car la critique a aussi ses « lieux communs ».
On pourrait cependant établir, pour chaque époque et chaque style et dans touts les disciplines des recueils de poncifs .Tant au niveau des styles, des compositions que des formes. Mais évidemment quand deux oeuvres considérées comme artistiques se ressemblent, on parlera d’influence, d’école, de mouvement.
Il y aura bien transmission et apprentissage, mais dans un rapport maître-disciple qui préserve la hiérarchie et non une vulgarisation plus égalitaire et plus populaire.
Nombre de femmes de ma génération ont pourtant appris les techniques de base leur permettant de s’exprimer en art textile dans les nombreux magazines proposant justement ces fameux « modèles » et tous ne sont pas à rejeter comme sans signifiance, simplement si les historiens de l’art s’en préoccupent c’est beaucoup plus au niveau des techniques que de l’esthétique ou de la signification,même si les symboles y abondent, puisque ce ne sont que des ouvrages-oeuvrettes modélisables, « muséables » seulement lorsque le temps aura (on ne sait pourquoi !) consacré leur valeur.
Il y aura des sources nobles et prestigieuses, et les autres... Ainsi vaut-il mieux s’inspirer de la peinture abstraite que de motifs anciens (pourtant il y a source dans les deux cas), ou alors chercher son inspiration de manière ethnique (l’éloignement géographique valorisant le résultat, par la vertu d’un exotisme parfois « facile »).
Et l’art naîtra toujours non seulement de l’écart au modèle, mais de bien autre chose que de ce choix de formes et de style (choisir d’ailleurs est déjà créatif puisque fondateur).
Et il naîtra aussi et surtout, en ce domaine encore, de la manière dont la société le percevra, lui accordera prestige, reconnaissance ou relégation.
Jacqueline Fischer
linefi@aol.com
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