TRIBUNE LIBRE


BOB'ART ou BOBO ART
Jean-Paul Gavard-Perret

La toile est la prison du peintre autant qu’elle est son lieu de liberté (Josef Ciesla).

Malévitch, Mondrian, Kandinsky et bien sûr Duchamp ont été ceux qui à la fois ont régénéré l’art mais qui - à leur corps défendant - l’ont tué sous l’effet d’une descendance spontanée à leur patrimoine iconoclaste. Cette postérité n’a retenu de leur patrimoine que l’aspect le plus éphémère et immédiat : sa force de dynamitage mais non de dynamisation artistique. On a voulu faire croire que les vrais artistes n’étaient que ceux de l'empêchement et qui feraient leur la fameuse phrase :Manet navet, Derain inconcevable, Renoir dégob, Matisse beau bon Coca-Cola. L’art viendrait donc s'inscrire en faux contre l'affirmation de Balzac dans "Le chef d'œuvre inconnu" : la nature comporte une suite de rondeurs qui s'enveloppent les unes dans les autres. Rigoureusement parlant, le dessin n'existe pas. Et si l’art n’est pas mort, si les abstracteurs de quintessence demeurent vivants il n’est plus question désormais - sans risque de passer pour conservateur passéiste - d’oser le concept de beau et parler d’esthétique. Pour Annette Messager le mot beau ne veut rien dire puisqu’il implique la question vide du goût et désormais parler d’esthétique c’est oser faire des choix. Oser proposer des critères comme l’écrivait de manière ironique Beckett ce serait préférer Bonnard blanc à blanc Bonnard. Assez !

La messe est donc dite. L'art contemporain veut donc rejeter la toile et les huiles et acryliques en peinture, le bronze et les matériaux nobles en sculpture. En cette approche on pourrait croire voir émerger une nostalgie éperdue de la pureté. Mais ne faudrait-il pas voir, plutôt, une accession à la réalité du rien, à la forme la plus accomplie du chaos, à la visible absence de l'absence. La peinture est devenue (si l’on excepte les retours en arrière des nostalgiques du passé qui ne font que recycler des images comme ce fut le cas lors de la célèbre exposition de l’ENSBA en 2002 intitulée la nouvelle figuration peu à peu un exercice non d'exacerbation des formes mais de diminution, d'épuisement ou de déplacement en dehors de son lieu et de sa nature.

Certes il ne faut pas jeter l’art contemporain dans son entier. Il existe, il est vivant, donne lieu à des polémiques (et c’est tant mieux) et à des œuvres majeures. Gordon Douglas, Agathe May, Orlan, Boutterin, Sophie Calle, Twombly (noms presque pris au hasard et dans divers registres) font émerger ce qui tient au décrochement visuel. Se soumettant à cette incoercible absence de rapport entre la nature et l'art, ils représentent au mieux cet artiste idéal qui écarte l'exercice de sa pratique de toute tendance idéaliste. Ils ne cherchent plus l'hallucination par les images qu'ils créent mais tentent tous par leur pratique "de toucher en des lieux inconnus de l'être où il n'existe plus d'image possible" comme l’écrit Charles Juliet. C'est à partir de ce postulat que l’artiste est encore entraîné vers une sorte de crucifixion de l'image par divers types de flèches transperçant le corps d'un martyr devenu invisible.

Et c'est encore Beckett dans Three Dialogues, qui souligne la qualité d'œuvres où surgit "la certitude de l'expression soit un acte impossible". Il s'agit de toucher fondamentalement à ce blanc où l'image s'épuise, ce "blank" de l'anglais qui est le terme de toute image. Chez beaucoup d’artistes américains (peintres ou sculpteurs : Tony Smith en premier chef) tout l'effort se situe afin que l'objet de la représentation ne résiste plus à la représentation, afin que se crée une peinture qui apprend comment désapprendre à voir pour que l'invisible apparaisse au delà de ce que la vue cache dans l'évidence du sensible en ses représentations adlises et codifiées. Une telle prospective comme l'écrivait déjà Michaux, bafoue "les formes et les lignes esquissées afin qu’on ne voit plus rien tenir debout", dans des dispositifs qui refoulent tout paradigme de ressemblance.

Mais s'il existe une impasse de l’art - et à notre avis elle existe - c’est bien dans ce refus d’affronter encore la question esthétique, la question du beau. Barrant d’un trait majeur ce mot honteux l’art, sous prétexte que le beau-beau (comme la peinture-peinture ou la sculpture-sculpture) ne voulait plus rien dire, s’est fait prendre à son propre piège. Bref l’art se refusant de se penser pour mieux panser est devenu un art bobo pour les Bobos prêts à enjamber comme des femmes les chevaux du nouveau goût à la mode. Goût n’est d’ailleurs pas le mot puisque l’art ne peut plus s’en targuer. Pour faire simple et afin de résumer : ce qui compte n’est plus l’objet-art mais l’acte et la morale qui le soutien. Le système est apparemment imparable. En France Boltanski s’en est fait le pape et le parangon : ces exhibitions, ses installations singeant les camps de la mort ou le monde de la mine sont devenus les laboratoires de nos émotions. L’idée est sans doute bonne, sa réalisation souvent non sans intérêt. Mais que vaut une telle œuvre face à une visite à Auschwitz, que peut-elle dire à ceux qui en ont bavé dans la mine ou à l’usine ? On peut bien sûr affirmer qu’il s’agit là de faire partager une expérience sans cela impensable, invivable, on peut tout autant affirmer qu’il s’agit là du plus grand truquage et la récupération perverse, d’une feinte d’exaspération dont l’émotion s’estompe (lorsqu’elle existe) dès la sortie du lieu d'expérimentation devenu sacramental.

Certes l’art avait besoin d’un sérieux coup de balai. Et les célèbres boîtes de merde avait un sens. Quant à les voir désormais prendre à Sotheby’s ou ailleurs une valeur marchande considérable n’est-ce pas là la plus belle imposture et le plus beau contre-sens face à un sens que ces boîtes voulaient dénoncer ? Renonçant à l’art pour l’art (on osera cette formule qui nous ouvrira à bien des critiques) on a ouvert l’art non seulement à la rue (où il s’est fait superbement récupéré à l’image des vaches grandeur nature qui après leur coup d’éclat de New--York, sont devenues le summum du bobo-art dans toutes les capitales du monde et dans les devantures des grands magasins) mais à des scénographies d’expositions où plus que ce qui est présenté la "mise en scène" elle-même devient l’objet central de l’exposition comme ce fut récemment le cas (parmi bien d’autres) pour Prémisses : Invested Spaces in Visual Art, au Guggenheim Museum.

Quoi de meilleur en effet pour attirer le bobo gogo ? Certes briser les genres et les catégories demeurent capital. Et Bernard Blistène a raison d’affirmer : Au delà de l'idée de peinture ou de sculpture, de vidéo ou d'installation, qui ne sont que des moyens et non des fins, une œuvre qui me requiert est toujours en quelque sorte un néologisme. Les dispositifs d'organisation initiés par Louise Bourgeois ou Ingrid Lunch deviennent ce que la première nomme l'histoire d'une défaite d'un sens rédempteur. L'œuvre déceptive et déplace la position du spectateur et par là même le rôle de l'œuvre comme révélatrice des attentes perceptives. Il en va de même avec les Pornographic drawings (1996) de Cornelia Parker. Rien de pornographique en effet en ses dessins si ce n'est l'encre utilisée, cette encre à base d'oxyde ferrique des vidéos pornographiques censurées. Ainsi la pornographie n'est plus identifiable par le sujet représenté : elle s'infiltre comme par capillarité dans le support et déplace ainsi l'attention du spectateur de l'image à sa matière. A ce titre les installations (de chaises empilées en particulier) de Tadashi Kawamata reste le parangon d'un art efficient. Comme l'artiste le dit lui même : la finalité de l'art n'est pas de fabriquer des objets à exposer mais d'établir une relation entre les êtres. Pour moi c'est la valeur sociale d'une oeuvre qui compte.

Pourtant c’et bien là où se situe l’essentiel du problème de l’art contemporain : la valeur sociale vaut désormais plus que l’objet et ce déplacement (apparemment salutaire) ne va pas sans un lot d’ambigüité. Pour un actionniste viennois combien de gestes prétendus sociaux qui ne sont que des mascarades dont la mode passe vite : on se souvient de ces rassemblements - initialement modèle parfait - fomentés via Internet et qui se virent sponsorisés en Angleterre par un fabriquant d’oreillers... Derrière la bonne action morale et sociale, derrière la dé-chosification de l’art il existe un monceau de duperies ou - au moins - d’illusions. Combien ont donc refait (consciemment ou non) du Malévtich ou ont dupliqué les coups de Duchamp rendant par là obsolète la notion même de beau réduit à l’état de tare. Le beau à savoir ce qui fait éprouver une émotion, un plaisir désintéressé spécialement du sens de la vue (Selon Le Robert) ou encore ce qui crée un effervescent contact avec le halo lumineux de l’inconnu et du non circonscrit (Virginia Woolf) n’est donc plus plus de saison. On lui préfère d’ailleurs et à tout prendre le laid pour la laideur. Il est en effet - même si nous entrons là dans une question de goût - de pratiquer la laideur que la beauté : cela ne demande ni travail, ni jugement, ni réflexion. D’autant que cette propension avance masquée et fardée sous un discours qu’on osera nommer terroriste dans la mesure où il efface l’œuvre à son profit.

Or - et pour faire simple - on peut affirmer que ce qui s’explique n’est plus de l’art. Là où il y a du discours sur l’art, celui-ci en meurt. Il est écrasé d’un pédantisme auquel souscrit une critique moutonnière au nom d’un esprit révolutionnaire. Cette critique sous prétexte de défendre l’indéfendable n’est que conservatrice tout en se parant de toutes les plumes des avant-gardes passées dessinées sur sa peau parée de toutes les cicatrices des batailles que cette critique n’a pas livrées. La notion de révolution reste d’ailleurs le meilleur passeport pour ce qui n’est pourtant qu’imitation : les détrousseurs de cadavres se font passer pour inventeurs. Double gain pour eux et pour le public qui y trouvent tout le confort de l’habitude et le frisson de l’envol. Les prétendus casse-cou sont ainsi nimbés de l’approbation des clercs. Les bobos n’en demandent pas plus : ils se paient de l’émotion (“ esthétique ”?) à bon prix et s’en ragaillardissent à prix coûtant.

Ce qui ne veut pas dire que les véritables révolutions n’existent pas mais elles rencontrent les mêmes résistances. En effet lorsque la mode veut que la nouveauté ait du prestige, une œuvre vraiment inédite reste inassimilable car on n’a pu s’y habituer par avance. Seul est entérinée la nouveauté prévisible, la liberté conditionnée, bobotisée par une minorité de dévots (avec ce que ce mot entend de moralisme, de conservatisme, d’antirationalisme) qui conduisent les bobos à l’art comme les taureaux à la vache. Tous caresse ainsi dans le sens du poil les différentes formes de destruction. Il demeure en effet plus facile de “ déconstruire ” (on sait le mal que ce mot aura fait à la peinture du temps) que de reconstruire. Il est plus facile de vaquer dans l’informe et le détritique, de se faire le garant apostolique d’un art intitulé déceptif, de retourner la tableau ou la sculpture que de l’affronter.

Ajoutons, comme on la déjà fait entendre plus haut, qu’en voulant arracher la peinture à sa valeur d’échange et d’objet beaucoup d’artistes en ont oublié sa valeur pour l’être. Souvenons-nous à ce propos de la phrase de Merleau-Ponty que beaucoup devrait ressasser : Profondeur, couleur, forme, ligne, mouvement, contour, physionomie sont les rameaux de l’être et chacun d’eux peut en ramener la touffe. Hélas et sous prétexte que le tableau ne pouvait posséder qu’un intérêt d’échange financier il a été repoussé. Pourtant Bram van Velde (qui notons le au passage a crevé de misère sauf les dernières années de sa vie) , annonçait la couleur en écrivant : ce que j’aime dans la peinture c’est que c’est plat . Mais l’art du temps aime à servir d’autres “ plats ”. Et, ironie du sort, ceux qui vilipendaient l’œuvre en tant que valeur marchandise voient désormais leurs productions molles et détritiques (tas de cailloux, usine à merde,, etc..) devenir elles aussi matière (fécale) à spéculation et à haute valeur ajoutée dans les ventes aux enchères ou dans les galeries branchées .

Pour résumer nous oserons donc affirmer que jamais un geste dit artistique ne se suffit à lui-même et nous ajouterons qu’il n’existe pas de beauté où il n’existe pas d’art. Certes disant cela nous nous opposons à tout les sous-traitants de ce qu'on pourrait appeler Action Arting et qui entretiennent au mieux le fonctionnement et l’immuabilité du système. En effet par une habile retournement des valeurs ce dernier a réduit ou maintenu la Machine artistique en une machine autistique, et maintient l’abrutissement par acception du laisser faire, du refus de la réflexion esthétique ou à sa réduction éthique. Est beau ce qui est bien. Mais n’est-ce pas là que déplacer le problème ? Le Bien est-il plus facile à définir que le Beau ?

On prétend affirmer que la nature de l’art aurait changé : cela est faux. Afin de toucher avec sincérité le spectateur d’aujourd’hui mais aussi, avec grande humilité, pour tenter d’atteindre celui des générations futures il faut autre chose que réduire l’art à son ombre et à sa gadgétisation. En croyant sortir la peinture du fétichisme et de la valeur marchande les pseudos créateurs - encouragés par une critique qui n’a fait que suivre la pente de la facilité : celle d’être à tout prix et résolument postmoderne ou contemporaine - n’ont permis trop souvent que de laisser prendre des vessies pour des lanternes. Et la fameux mot d’ordre qui veut définir l’art moderne ni totem, ni fétiche (formule de Bernard Blistène conservateur de la section art contemporain de Centre Pompidou) sonne non seulement comme un vœu pieux mais disons le crûment comme un piège à cons. Face à une prétendue position théologique ou sacralisante de l’oeuvre d’art, face au regard religieux qu’on était en conséquence sensé lui accordé n’a succèdé de facto qu’une autre religiosité, une foi absolue dans un lien social qui caresse dans le sens du poil l’émotivité bobo enclin à pleurer les blessures du monde en ses représentations.

Au anti-bobo pour bobos nous affirmons que l’essence de l’art, sa seule justification demeure la beau. Mais qu’on soit clair sur ce point : la beauté n’est pas synonyme de décor, n’est pas non plus la pérennisation des systèmes établis. L’art n’est jamais la mise en valeur et en acmé d’un présupposé en amont qui serait la réalité qu’on devrait embellir. Il se crée en avançant et c’est dans le chemin qu’il creuse que se crée la voie ou la langage qui permet de faire sourdre des images aussi naïve que profondes et inconnues capables d’ouvrir le monde afin d’en proposer de nouvelles lectures. L’artiste est celui qui donne sens aux images qui nous entourent. Il les révèle en suggérant de nouvelles lectures qui sans lui demeureraient inaccessibles. On ne peut donc se revendiquer contemporain pour être contemporain comme le précisait Baudelaire. Il faudrait à ce titre relire dans L’art romantique tout son chapitre de Le peintre de la vie moderne consacré à Constantin Guys. Caresser la déceptivité, le mou, l’informe, le laid ne fait pas tout. En effet le "pas au delà" réclamé par Blanchot sans quoi l'art n'est rien ne peut passer par le totalitarisme dans lequel est enfermé l’art actuel. Il existe en effet deux dangers face à l’art en dehors même de lui même - à savoir les pouvoirs qui l’adoube. Certains l’ont assujetti à son système : il devient une super structure idéologique - il est alors passéiste, réactionnaire, c’est alors par exemple le réalisme soviétique qui condamne l’art à mort. Mais il est parfois assujetti à une mode sous prétexte d’avant-gardiste à outrance, il devient efficace, mercantile : il se condamne à mort .

Il ne convient pas pour autant de prêcher pas pour un juste milieu, un centrisme pictural. Demander le retour au pinceau, au rouleau et à la matière ne revient pas à se recroqueviller dans une retraite frileuse vers le passé mais pour ce détour fondamental que doit entamer l’art sans quoi il n’est rien. Frapper la pierre, recouvrir la toile reste le plus important et incisif des arts poétiques et des défis adressés à l’art. Breton lui-même dans Les pas perdus, mettait en garde contre ce risque du coupe gorge de la thèse qui entraîne l'art vers une impasse. Car sous prétexte de tuer les images toutes faites beaucoup n’ont fait en habiles maquereaux qu’en soigner la flatterie. On est loi alors de ce que Schopenhauer pressentait lorsqu'il demandait à l'art : “ la suppression et l'anéantissement du monde ” . Disons plutôt qu’on a détourné cette phrase de son sens.

Ajoutons que beaucoup ont réduit le créateur du XXème siècle à un ignorant prétendument iconoclaste. Le vrai iconoclaste demeure un érudit de la peinture. Un érudit mais pas un théoricien : la théorie est toujours suspecte. Elle noie le poisson de l’art dans l’eau de son bain. Et qui veut faire surgir la voix du fond de l'abîme de l'être, le moi dissous, le Je fêlée, l'identité perdue doit se coltiner avec ce qu’il en est de l’art une toile et des pinceaux (ou assimilés) pour les peintres, de la matière pour les sculpteurs, une caméra pour les vidéastes à la fois en connaissance de leur art et de ses techniques mais sans savoir ce qu’ils vont en faire et où il sont menés par lui. L’artiste peintre se bat avec ses pauvres armes car c’est par elles seulement que l'art trouve toujours une nouvelle dimension. On ne sort pas indemne en effet de l‘art-art et non de l’art pour l’art lorsqu’il se dépasse lui-même.. L'exposition, l'accrochage dans ce qu'ils ont de plus traditionnel peut d’ailleurs à ce titre réveiller des consciences. La récente exposition de Gérard Gasiorowski à la Galerie Maeght (La ligne indéterminée) peut prouver en effet que même lorsque l'art n'est pas conceptuel, qu'il échappe à l'installation et aux montages postmodernes, il peut avoir de beaux jours devant lui. Au sein même de sa facture apparemment traditionnelle bien des choses peuvent se passer. Et n'est-ce pas là tout compte fait comme le propose Boutterin en peinture ou Ciesla en sculpture qu'il convient aussi (voire plutôt) de chercher ?

Si pour le philosophe la réalité se constitue en chaos, un chaos sans image, l’art lutte contre le chaos avec ce rien qu’il est. Mais lorsqu’il n’ose rien il ne peut être plus réel que son rien. Certes la critique officielle - garante du système - nous fourvoie splendidement dans cette laideur et cet artificialité d’un pseudo art. Dans sa pseudo provocation ce dernier s’est vite barricadé contre l'invasion de l'espoir jugé illégitime de la beauté. Et il faut toujours revenir lorsqu’il est question d’esthétique à l’histoire que Beckett racontait à "l’inoffensif loufoque" qui reprochait à son tailleur sa lenteur en lui signalant que il avait suffit à Dieu de 7 jours pour créer le monde alors qu’il lui fallait un mois pour fabriquer un costume,. Ce à quoi ce dernier lui répondit : Tu as vu le monde, et regarde mon pantalon . Il convient donc de chercher ce qu’il y a d’irremplaçable dans l’art actuel et qui doit être dégagé de la boue qui noie la beauté, la grandeur, la passion, la merveille... mots désormais honnis par la critique dite esthétique. Certes tout est objet pour la peinture et la sculpture, sans excepter les états d'âme, les rêves et même les cauchemars, à condition que la transcription soit faite avec des moyens plastiques. Or ce qu’on peut reprocher à l’art ce ne sont pas les nouveaux moyens plastiques mais l’utilisation qui en est faite. Pourquoi pas en effet créer avec de la merde comme Gérard Gasiorovski. Encore faut-il savoir, avec elle, "ne pas faire de la merde" mais la métamorphoser en or. Sans cette alchimie l’art n’est rien car il n’existe aucun ébranlement du regard. C’est bien ce dernier qu’on doit toujours demander à cette très vieille chose qui reste pourtant non la plus moderne mais la plus neuve : l’art.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret


La tribune d’Arts-up est ouverte aux acteurs de l'Art Contemporain. L'objectif est de promouvoir de réels échanges entre les artistes ou entre les artistes et leurs publics, dans un esprit constructif et courtois, mais en dehors de toute langue de bois.

Articles précédents :



Jean-Paul Gavard-Perret



Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l'Université de Savoie (UFR Affaires internationales.) . Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.


Jean-Paul Gavard-Perret
Beckett et la Poésie :
La Disparition des images



>disponible chez Amazon




VICTOR BRAUNER : OU SONT NOS PRINCES ?

Victor Brauner, Un surréaliste européen (1903-1966), Musée des Beaux Arts, Chambéry (15 Octobre 2006 - 15 mars 2007). Le surréalisme de Brauner est plus une synthèse de divers mouvements qu'un surréalisme orthodoxe - d'autant qu'en peinture une telle école malgré les efforts méritoires de beaucoup d'historiens d'art reste un concept peu identifiable. Et s'il fallait à tout prix rapprocher un tel artiste d'un autre, le jeu des correspondances porterait à l'anachronisme : au lieu de citer ceux qui l'ont précédé il faudrait plutôt parler d'un peintre quasiment antérieur à lui : James Coignard. Les deux partagent en effet cette connivence avec le jeu du ni vu, ni connu. Ils partent à la recherche de coins tranquilles où l'eau dort sans rime ni raison. Il y a alors anguille sous roche plus bas que la terre qui la voit, plus plate que l'eau qui la boit. Décédé en 1966, Brauner (né en 1903 en Roumanie) reste en proximité lointaine plus qu'en symbiose avec le milieu surréaliste où l'artiste s'est inséré. Il demeure surtout à l'écoute de ces prémonitions : celle de ce qu'il nomme " l'oeil transpercé ". Ce dernier permet bien des traversées de l'imaginaire. Mais contrairement à ce qu'on a écrit sur l'artiste, ce (" mauvais ") oeil n'est pas le prétexte à la seule roucoulade des fantasmes. En privilégiant certaines thématiques ou formes se découvre une mythologie particulière (on dira à la Calvino) que l'exposition de Chambéry permet d'approfondir par la présentation de dessins peu connus ou inconnus du peintre. " Mouchard pour un denier, pour presque rien " comme le définit la poétesse russe Natacha Strijevskaia , Brauner met en jeu d'étranges animaux voisins de nous et de nos insomnies. Le Pape par exemple y devient aigle, la femme mécanicienne des hasards et fait du premier un prétendant prétentieux et indésirable dont pratiquement elle est prête à botter le cul de ses escarpins de cristal. Manière pour elle de faire surgir sous l'aigle du Vatican, le loup qui s'y cache. Sorte de Cendrillon cosaque, dans une imagerie qui fait jouxter la peinture naïve et celle des vitraux, Brauner permet la dénonciation implicite des voleurs d'âmes et des Malbrough s'en vont-en guerre sans aucune autre forme de procès. Là où le loup est dans la bergerie, là où la mort est dans la maison, Brauner les expulse à coup d'imageries faussement populaires afin de nous porter en un " là-bas ", par monts et par vaux : l'été devient blanc, l'hiver rouge. Cendrillon n'y cherche pas de Prince, elle leur taille un costume de sapin où le peintre enferme sabres et uniformes, sceptres et capotes. Tout est dit parce que tout est montré : les stars, ces stars de l'imagerie façon " Images du monde " : tsarévitchs, papes et émirs n'ont qu'à bien se tenir. Les petits rois agonisent encore roides sous leurs tenues d'apparats au sein des catafalques créés à leur intention par Brauner. Leurs compromissions avortent par la grâce d'une peinture qui dépasse ce qu'il en est du surréalisme même si, croyant franchir ses frontières nationales, il se voulait européen. L'artiste d'origine roumaine et parisien d'adoption avait déjà lavé le surréalisme suie noir de ses incendies éteints pour les pousser plus loin.

Jean-Paul Gavard-Perret





Christophe Dauphin, Le gant perdu de l’imaginaire, Collection Cahiers du Sens, Editions Le Nouvel Athanor, Paris, 118 p., 15 Euros.

“ Le gant perdu de l’imaginaire ” ne vaut pas moins mais pas plus que toutes les anthologie. Christophe Dauphin n’en sort donc pas grandi mais pas rapetissé non plus. C’est la loi du genre et sa propédeutique. Certes un tel livre a l’immense mérité de faire connaître un poète qui pour beaucoup était jusque là méconnu malgré ses divers pactes avec les songes. Combinant une poésie “ sociale ” au lyrisme, ses visions sont à la charnière du réel et de cette autre réalité qui permet à un homme de sentir qu’il existe. On ne peut nommer cette dernière le rêve car chez Dauphin la fidélité demeure chevillé ”e à l’écriture. Mais dans les fluctuations d’une vie intime mouvementée l’auteur apprend à balayer le ciel de ses nuages rendant ainsi la pareilles à ceux qui l’étouffent. Sachant que “ l’amour est à réinventer ”, à défaut de le vivre le poète a trouvé les mots pour l’approcher même dans les vastes halls des H.L.M. où le vent et les mots s’engouffre sans la moindre lumière : ce ne sont pourtant pas simplement les lampes qui sont cassées mais les êtres qui remontent à tâtons les escaliers (ascenseur en panne depuis des semaines). Poète de Paris et de ses banlieues Dauphin tente toujours de faire sauter “ les cadenas de solitude ”, de croire au jour et feint de penser que “ nous n’avons jamais fini de respirer ”. Sa consolation vaut bien des suppliques c’est pourquoi il ne faut pas bouder un tel livre mais demander à ses lecteurs et lectrices de faire retour aux textes non en morceaux choisis mais dans leur entier. Faire ainsi plus qu’un détour sur “ La banquette arrière des vagues ”, dans “ Les vignes de l’ombre ” là où “ la nuit en équilibre ” ouvre au “ lieu-dit de l’amour ”. Amour de la femme et de la poésie. forme le même paysage à tourner comme un tourne un glaçon dans un verre de Martini avant de le déguster.

Jean-Paul Gavard-Perret