MARIE MOREL : LE TABLEAU CORPS OBJET
par Jean-Paul Gavard-Perret
Marie Morel, Peintures récentes, Musée Faure, Aix Les Bains, Avril-juin
2008.
Pour parler de l’œuvre de Marie Morel on pourrait ainsi reprendre la phrase de Jacques Dupin à propos de Tapiès : elle délivre le levier primal de la sexualité du fond . Il existe en effet chez elle une sexualité qui se distingue de l’érotisme et de sa culture en serres, à travers une force primitive et désaxée des formes, des couleurs, des matières qui brouillent les cartes. Dans sa peinture, l’artiste sent qu’elle peut s’abandonner, se livrer sans aucune pudeur simplement de manière évidente mais un peu voilée car il s’agit toujours de l’intimité de son corps et de ses affects. Et s’il est question de désir, il s'agit du désir fondamental de vivre en perpétuel lutte contre la mort que l’on se donne ou qui nous est donnée. Un tel travail tiré du plus profond des secrets de sa créatrice nous confronte à ceux qui demeurent plus enfouis au fond de nous-mêmes. C’est pourquoi l’abstraction particulière qui existe dans l’œuvre est un moyen de tirer des éléments de la peinture ainsi que de tous ceux qu’on peut lui adjoindre. La manière de découvrir le langage propre de chaque matériau emprunté permetpar la reprise d’éléments (la plume par exemple) de dépasser le côté purement géométrique que suscitent chez elle le jeu et la nécessité de la répétition.
Marie Morel montre de la sorte que nous sommes unis à chaque détail, à chaque chose, à chaque feuille, à chaque oiseau, à chaque montagne. L’être n’est qu’une espèce de développement de cet ordre primitif et d’une certaine manière l’artiste est proche d’une véritable philosophie écologique au bon sens du terme. C’est sans doute une vision utopique de l’art : mais l' illusion que l’artiste du Petit Abergement crée serait bien utile pour l’humanité. La créatrice reprend ainsi des gestes préhistoriques - au sens propre - qui appartiennent à toute l’humanité. La trace parfois des doigts sur le support rappelle l’acte de l’homme des cavernes qui marquait de son empreinte la paroi de pierre pour témoigner. Marie Morel amorce un geste pictural fondamental, et c’est pourquoi souvent, en dehors de ses portraits, si elle n’élimine pas à proprement parler la figure humaine il s’agit plutôt de la dissoudre, de la transformer dans la matière-peinture qui devient une matière cosmique. Il n’est donc pas question de disparition mais de transfiguration qui fait refuser aussi bien la peinture académique d’un côté que celle qu’on nomme art brut de l’autre. Toutefois lorsqu’on fait le tour de ses œuvres on voit surgir, même dans les motifs qui semblent les plus éloignés de l’humanité, des traces et des empreintes anthropomorphiques. Le corps est là. En filigrane.
A sa manière Marie Morel en n’utilisant pas forcément les instruments traditionnels de son métier, manifeste contre la situation figée de l’art tout en le revendiquant. Elle s'éloigne de tous ceux qui depuis Duchamp crient à son désastre en le détournant du beau pour en faire des coups médiatiques comme fond de commerce. L’artiste a été conduite instinctivement - et en dehors des idéologies esthétiques - à épaissir la surface de divers matériaux de manière à créer des lignes, des intersections, des réseaux plus dramatiques parfois, plus surprenants, plus choquants mais plus doux aussi que ceux qui nous est donnés à voir dans les temples de l’académisme postmoderne. Elle a découvert un langage plus énergique, plus dynamique. Sensible à la littérature (Quignard, Bourgeade par exemple) et à la musique, sensible à toutes les manifestations du vivant même dans les choses les plus vulgaires et méprisées, la créatrice rend présent le cosmos par toutes ses répétitions et variations formelles qu’elle peut réaliser sur la peau de supports comme si elle joignait le pan de spiritualité inséparable de tout corps humain pour laisser advenir une vision plus solide, plus profonde de la vraie réalité
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr
Jean-Paul Gavard-Perret
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Jean-Paul Gavard-Perret
Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l'Université de Savoie (UFR Affaires internationales.) .
Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.
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