TRIBUNE LIBRE


TAGS, GRAFFITIS, FRESQUES MURALES : ARTS PREMIERS ?
par Jean-Paul Gavard-Perret

Né, selon peut-être une légende, à la fin des années 60 de l'ennui d'un gamin du Bronx désireux à la fois de l'envie de marquer plastiquement les surfaces de la rue et du mobilier urbain et le territoire de son gang, le graffiti reste une expression et une production artistique largement pénalisée et effacée quasi systématiquement en tant que nuisance visuelle. Surgit pourtant de la nudité spécifique de sa pulsion, un espace où chaque élément de trace peut s’entendre à la fois comme offrande et comme provocation. Le graffiti "anime" les voies urbaines en une sorte d’acharnement (parfois global mais le plus souvent local) sur sa matière qui est explicitement exhibée comme telle à travers le jeu imprévisible de plages, de contours et des tracés pour submerger la ville et ses cloisonnements. Sauvages, ces œuvres débordent de manière crue le territoire urbain, le font imploser par son dedans. Elles l’envahissent d’un mouvement partiellement destructeur qui est comme une métaphore du passage de l’infini du désir dans le fini des formes où il se fixe. En ce sens, le graffiti incarne une négativité, un en-moins impensable qui touche pourtant à ce que Matisse nommait le "fond sensuel des hommes".

Que le graffiti ait été inventé par "Taki 183" ou "Stay High" 149" n'est qu'anecdote : ce qui compte reste le fait que des dizaines de milliers de "graffeurs" se répandent sur toute la planète et la parsèment de leur démarche et de leur style. Ce n'est pas neuf : depuis toujours l'homme a écrit sur les murs des marques sacrées, des preuves d'amour ou de sexualité, des revendications politiques, toujours selon un mode clandestin et illégal. C'est dans cette longue histoire que s'insère le graffiti, le tag, le bombage qui revendiquent - pour leur part - une dimension esthétique. A l'inverse aussi des anciennes manières de marquer un territoire dont il s'empare, le taggeur accorde une place centrale à ce qu'on nomme dans le langage de cet art le "blaze". Il s'agit de la signature du nom de code que se donne le graffeur, le "writer" (puisque c'est le premier nom que se sont donnés des taggeurs aux USA en mettant implicitement en avant l'action d'écrire plutôt que de peindre à l'aide de bombes de peinture aérosols).

Le tag est à l'origine une religion de signature dans laquelle un rythme s'incarne, afin de mieux habiter la ville et y imprimer une reconnaissance. Le taggeur peut s'inclure dans ce tissu, s'y faire - à défaut d'entendre - voir. Parfois le tag passe de la signature à la fresque dans une sorte de glissement à la fois d'échelle et de concept. De "blockletter", on glisse vers l'image aux couleurs violentes sur béton. Douloureux ou plaisant, pervers ou violent, transgressif forcément un tel art monte à l'assaut de la morale. Une immense place est laissée en effet dans les fresques aux faiblesses du corps, à ses égarements que la froideur du logos non incarné ne peut inclure. Il dessine aussi la force d’âme mais pas au sens où les mystiques l'entendent. Souvent aussi la politique ou le social vient y faire son lit. Comme l'écrit le rapper Ice-Cube, "la chasteté et la fidélité à Dieu au même titre que le dévergondage et l’orgie constituent des dimensions de la fresque". En dehors de leur nom de guerre, de tels artistes exhibent des kilos de chair hurlante, ensanglantée à la face du monde. Pas de péché, pas d’innocence mais la viande glorieuse et mise à nu. Pas celle de Dieu, la nôtre et même celle de ceux qui fréquentent davantage les no man's land que les beaux quartiers.

Métro, gare, trains, murs d'usine ou d'immeubles deviennent le support d'un art dit "mineur" même s'il impose sa présence outrancière mais moins spontanéiste qu'on ne le pense. Il ouvre, par exemple, sur les questions d'appartenance à des communautés dites "aculturées". Tag et graffiti font donc cause commune et scandent d'une seule voix les revendications diverses de tous les "nègres" blancs, noirs ou métisses à l'échelle du monde. Ses adeptes n’attendent plus grande chose même si la société de consommation essaye encore de leur vendre au rabais ce que Michael Collins dans son roman “ Les âmes perdues ” appelle “ le péché sans culpabilité ”. Tag et graffiti demeurent le moyen pour les “ perdants ” de proposer leur propre "portrait" à la société, un portrait riche, polymorphe mais pas toujours aussi rectiligne et “ sain ” qu’on le voudrait pour nos "belles" cités. Une telle production est systématiquement détruite. Et il n'y a rien de plus âpre pour le graffeur que de voir son travail anéanti dans l'incompréhension la plus totale. Son aspect éphémère est une des caractéristiques implicites du graffiti .

Le graffeur doit donc sans cesse recommencer, répéter ses gestes même si dans certaines villes ou au moins en certains de ses périmètres réservés (comme, par exemple, en France, Chambéry) la fresque a droit officielle de "cité". Parfois aussi de tels dessins sont payés par des propriétaires de magasins (fringue, restauration , tatouage par exemple). Toutefois certains puristes refusent cette possibilité légaliste qui réduirait le principe même et l'essence du tag. Question d'esthétique donc car si le tag apparemment ne signifie "rien" on ne peut parler toutefois de neutralité. Bien au contraire si le graffiti refuse de marquer en des lieux "illégaux" des phrases à significations claires cela n'enlève rien à la puissance poétique d'une telle inscription dont l'écriture n'est plus "logomachique" mais picturale ou "logomagique".

Travaillant souvent en groupe (la "crew") sur les routes, autoroutes, voies ferrées, tunnels, trains, métros, immeubles privés ou publics la production d'un clan s'étend souvent à l'échelle d'une région. Chaque bande agit au cours de "nuits blanches". Cela permet à de tels artistes de se défendre contre la police, les vigiles ou éventuellement d'autres "crews" qui peuvent venir les affronter. Les "SDK" par exemple sont un groupe parisien spécialisé dans la peinture sur trains internationaux. Ils ont trouvé d'ailleurs des liens avec un groupe suédois "WUFC". Des groupes se spécialisent au niveau de leur technique. Certains préfèrent pousser la lettre le plus loin possible, d'autres proposent des techniques qui tiennent plus de la performance quant au lieu choisi : Soli de Lyon qui tente toujours d'atteindre des lieux d'exception en prenant parfois une quantité de risque physiques.

Et si - parce que le "jeu" implique la vitesse, la rapidité d'exécution-- certains tags paraissent parfois expédiés, d'autres productions sont très élaborées. Le graffeur est devenu un calligraphe urbain qui fait glisser d'ailleurs le registre de l'écriture vers la problématique du lieu et de la performance. Le calligraphe Hassan Massoudy est l'un de ceux qui a le mieux défini les enjeux d'un tel art en usant de la comparaison "Quand j'étais enfant, écrit-il, le roseau et l'encre étaient les moyens pratiqués dans la société qui m'entourait. Maintenant on vit dans le béton, on ne connaît plus la méthode d'intériorisation, de calme, de petites surfaces. Si j'étais né en 1990 je serais taggeur car je devrais écrire des lettres beaucoup plus amples à qui je donnerais les couleurs les plus voyantes".

Rarement reconnu comme art à part entière - sauf en quelques cas ou récupération d'espèce - du graffiti, il ne restera sans doute un jour que des séries de photos et quelques éléments fossiles. On regrettera par exemple de n'avoir pas protégé et conservé certaines rames de métro new-yorkais peintes par Dondi. Dans la grande foire de l'art contemporain il est d'ailleurs singulier (ou plutôt trop "visible" politiquement) de voir le mépris affiché par tous les tenants de l'art pauvre ou conceptuel. Suivant le pas de la société bien pensante dans laquelle leur critique (lorsque critique il y a) s'insère, ils méprisent le plus souvent une telle démarche transgressive pour la limiter à une salissure au même titre pratiquement que les déjections des pigeons….

Coupé de son mur, le graffiti n'est plus graffiti et la fresque (comme son nom l'indique n'en est plus une). C'est une plaisanterie commerciale à la Keith Harring de voir le graffiti transférer sur toile puisque c'est le changer de nature donc de propos. Cy Twombly l'a bien compris. Celui dont la peinture se rapproche le plus d'un tel art et , par respect pour ce dernier , prend grand soin de souligner la différence qui existe entre le travail des taggeurs et le sien. Dans le tag, un lyrisme prend libre cours au sein d'une révolte face à la pression de la rue en la myopie hallucinée qu'elle engendre. Les enfants des banlieues perdues et des ghettos parlent ainsi de leur prison en déportant leurs stigmates non sur le mur des cellules mais à même la vie urbaine. Certes la société communément se sent outragée par ce qu'elle considère comme des comportements totalement stupides et irresponsables de certains rappeurs. Pour beaucoup le taggeur reste selon l'expression de DJ Fred, "un crétin fouteur de merde". Pourtant David Wojnarowicz dans son livre magnifique et testamentaire “ Au bord du gouffre ” avait déjà bien vu l'importance d'un tel phénomène : "A ceux qui tous les matins se réveillent dans cette usine à tuer qu’est l’Amérique et qui trimbalent leur rage tel un œuf gorgé de sang, le plus souvent et le plus simple c’est d’accuser celui qui est du mauvais côté de la rue ou dans un bloc peu éloigné et qui grâce au tag trouve la lame qui tranche le pied de ceux qui l'empêche de vivre et d'avancer".

Les modèles de représentations basiques du taggeur ont la vie dure. Il est vrai que dans leurs fresques ils courtisent les images "caucasiennes" (entendez : blanches). Dans l'arsenal des stars adulées par les graffeurs on retrouve ainsi pêle-mêle Jésus, Michel Ange, Fonzy (de "Happy days!"), Superman, l'inspecteur anglais Bergerac, Indiana Jones, etc.. Mais ils sont considérés comme les boucs émissaires à la dégradation “ sociétale ” et matérielle du monde urbain à chaque point de la planète. Chaque société les chasse comme des rats. D'autant que par essence - et s'il demeure ce qu'il est - un tel art est irrécupérable.

Dans une approche où l’élément “ lexical” devient figural s'inscrit - à l'envers d'un tracé “ abstrait ” - des zébrures gestuelles et géométriques. Le dessin et le dessein du graffiti restent quelque chose à l’état naissant qui questionne par les forces qui s’investissent dans sa répétition ce qu'il en est de notre monde. C'et là aussi la ponctuation du vide et du silence, un "non". Ce dernier dessine un impossible, puisque c’est de ne pas pouvoir se dire, se figurer qu’une telle inscription fait trace, s’impose. Le graffeur touche le fond de la société, loin de l’adhérence identifiante dans laquelle trop souvent la peinture ploie et se perd. Le tag ne propose que des articulations incertaines et indéterminées. C’est en cela que ses potentialités fascinent : elles focalisent une tension, mobilisent une attente flottante. Une sorte de l’envers (par la biffure) de fixation suit son cours. Le tag propose l’invention aléatoire de formes sans nom qui viennent dégager leur profusion pulsionnelle.

L' “ objet ” (mais est-ce le bon mot ?) du graffiti ou de la fresque tient à la fois au fait de faire surgir la forme (l’objet du désir) mais aussi le vide entre ces formes qui animent l’infinité innommable de la pulsion des graffitis et le monde. On peut à ce propos se demander qu’est-ce que nous retiendrons du monde urbain sinon cette trace d’un rebord de l’espace et la sensation qu’une force nous est donnée et nous rend capable de penser nos murs et les carcasses de nos moyens de locomotion comme leurres dans la cruauté d’une expérience dont naît une beauté qui se rit de la beauté, bref qui se moque d’elle-même ? Le tag devient ainsi un jeu panique, pathétique et comique en organisant d’infinies ratures où le désir ruse avec ce qui est présenté en cet à-plat où surgit paradoxalement une invincible profondeur, traçant des formes allusives qui suggèrent un implicite souvent passé au silence d'oubli.

Le graffeur en effet à la fois inscrit mais biffe en fixant une sorte de stupeur enfiévrée aussi sidérante que déconcertante. Existe une forme de dispersion jouissive, une tentation que l’effervescence du tag à chaque fois rejoue. Il touche donc à quelque chose de central : le caractère innommable de l’image. Sa "biffure" implicite est le signe d’aucun objet ni d'un concept déterminé. De la même manière, elle ne symbolise pas quoi que ce soit. Mais, si elle n’est ni simple substitut d’un objet, ni simple concentration d’une explosion émotive (geste), elle indique qu’il n’y a pas la maîtrise mais un débordement contrôlé et qui n’a rien d’hystérique. C’est pourquoi une telle expression sauvagement artistique ne peut se penser ni comme véhicule d’un vouloir-figurer, ni comme figure aléatoire d’un scénario de rêve. Elle cristallise une anonymisation saturée de référents potentiels, mais ne transcrit aucun signifié que la conscience viendrait reconnaître pour s’y rassurer. Voilà enfin le retour au sujet premier de la peinture ou de son procès : elle dévide sa complexité, exhibe son clivage. Ce qui fait jouissance et beauté dans le tag ou la fresque murale n’a sans doute pas d’autre cause.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret


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Jean-Paul Gavard-Perret



Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l'Université de Savoie (UFR Affaires internationales.) . Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.


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