par Bernadette MORA
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Sur le sable de l’arène s’écoulent des gouttes de sang. Le taureau meurt, son regard nous interpelle : « Pourquoi m’avez-vous fait cela ? », semble-t-il dire. Désespoir et souffrance, voilà ce que nous y lisons, résignation aussi devant le destin inexorable que la bêtise humaine lui a infligée.
Un peu avant, on a évacué un cheval, gravement blessé par les cornes de ce pauvre animal, qui, pourtant ne lui en voulait pas, bien sûr. Le cheval renversé s’est vu transpercer et malgré ce qui est censé le protéger, a dû être achevé. Un cheval, cet animal admirable, la plus noble conquête de l’homme ! Voilà comment on le traite parfois.
Quand on est jeune, que l’on ne réfléchit pas trop, on peut se laisser emporter, par la fameuse tradition (quand elle existe, ce n’est pas toujours le cas) ; on est distrait par la musique, par les costumes, les couleurs, toute cette mise en scène qui finalement n’est que l’enveloppe hypocrite et pudique qui recouvre un acte de cruauté, un méfait, un supplice utilisé pour mettre en valeur le « courage » du torero, la danse macabre qu’il effectue à côté du taureau, victime expiatoire désignée qui ne peut échapper à l’issue de cette cérémonie si bien programmée. Tous les jeunes heureusement ne se laissent pas, de nos jours, endormir par cette comédie vicieuse. Quand on avance en âge, on voit les choses autrement parfois ; mais d’autres, des grandes personnes, plus mûres, plus âgées, sont encore, en nombre qui diminue heureusement, complices de cela.
Ce qui est ahurissant c’est de voir des personnes adultes, sensées et pas de la première jeunesse, des gens intelligents, cultivés, raffinés, artistes, acteurs… soutenir cela et se déclarer satisfaits et heureux du classement (en catimini !) de la corrida dans une liste de patrimoine immatériel de la France. J’ai été choquée de voir parmi ces aficionados tout contents des personnes que j’appréciais auparavant ; mon opinion sur eux a changé. Ils saluent « l’ouverture d’esprit » du ministre (étrange point de vue) ; on peut parler de la fermeture de leur cœur, face à la souffrance animale.
En ce moment on apprend presque tous les jours que des actes de violence, de barbarie, sont commis sur des personnes, voire des enfants, et ce tout récemment violence meurtrière commise par un adolescent. Est-ce vraiment le moment d’en rajouter en faisant d’un spectacle tel que la corrida un élément de la culture nationale ? Que peuvent penser de notre société des jeunes dont la personnalité est fragile et doit se construire plutôt sur des idées généreuses que sur cette glorification d’une mise en scène aussi cruelle ? Bel exemple et belle référence qu’on leur donne ! Comment dire à des enfants que c’est condamnable de maltraiter un chat, un chien, alors que dans l’arène on paie pour aller voir tuer un taureau, et que c’est considéré comme un fait « culturel » ? D’ailleurs à certains endroits on apprend aux enfants à toréer. Notre société, notre pays, nos dirigeants marchent sur la tête. La grande région dynamique qu’est la Catalogne espagnole a interdit la corrida – suivons-la !
Le grand argument de certains défenseurs de la corrida est qu’elle a inspiré beaucoup d’œuvres d’art. Certes, des très belles et aussi des très insignifiantes (j’en ai souvent vu) ; mais est-ce que la guerre, la mort, les martyres (saint Sébastien percé de flèches, saint Laurent sur son gril et d’autres !) , les catastrophes, les massacres, et des tas d’autres faits de violence, n’ont pas aussi inspiré l’art ? Combien de peintres ont transcrit sur la toile la folie et la souffrance humaine ? Est-il besoin de sang pour créer ? Dans le cas de la corrida il s’agit d’une mise à mort absolument inutile, sans justification vraie, et qui est une perversité, car elle entraîne chez les spectateurs et chez les acteurs une jouissance mentale voire physique tout à fait négative*. L’art peut se nourrir de beaucoup d’autres sujets, sans se prostituer en souscrivant à une forme de cruauté envers un animal, alors que justement la loi française (pas assez sévère sur ce plan du reste) prévoit des peines pour sanctionner cette forme de délit. Dans la corrida, le spectacle tout entier est basé sur ce fait : la mort inéluctable d’un animal sacrifié pour le plaisir d’un public. C’est proprement honteux et scandaleux de déclarer que ce spectacle est un fait culturel – à moins de se mettre à raisonner comme les Romains qui prenaient plaisir à regarder les jeux du cirque ? De surcroît un fait culturel français ?, Pourquoi ce classement, qui ne concerne qu’une petite partie de notre territoire – que la tradition de ce spectacle y est très récente et que tout le vocabulaire est en espagnol pratiquement, non en français. On nage en plein délire. Les deux tiers des Français sont opposés à la corrida : ils comptent pour du beurre ? Les associations anti–corrida œuvrent afin d’obtenir l’interdiction, alertent, font signer des pétitions (ces associations alertent également sur d’autres problèmes liés à la condition animale, mais dans cet article nous ne parlerons que de la corrida, seule « honorée » par le classement en question).
La souffrance du taureau est étudiée, en détail, cliniquement, scientifiquement par des personnes compétentes. Elles décrivent le processus, précisent également le traitement subi par le taureau avant son entrée dans l’arène, qui l’affaiblit, l’affole, fait de lui malgré sa force un animal qui ne peut que succomber après avoir souffert. Souvent on lui inflige une dernière souffrance : on lui coupe une oreille alors qu’il vit encore. Il est rare que le torero lui-même soit blessé ou meure. C’est une faible éventualité. Ce sont les risques du métier ! Il n’est pas difficile de trouver sur le net des vidéos qui montrent le déroulement de cette tragédie, il faut vraiment ne pas avoir de cœur pour pouvoir les regarder sans s’émouvoir, et s’indigner. Il y a trop de choses tristes qui se déroulent dans notre monde, sans aller en créer de façon aussi scandaleuse.
Quant aux chevaux, je viens justement d’avoir l’occasion de lire un article fort intéressant, paru dans le numéro de juillet de « Cheval magazine », sous la plume d’Antoinette Dellyle. Cet article intitulé « La grande souffrance des chevaux de corrida », parle des corridas équestres espagnoles, et des autres, des chevaux des « rejoneadores » et de ceux des picadors. Dans le premier cas le cheval n’est pas protégé et les blessures « notamment des éventrations arrivent régulièrement ». Ces chevaux sont très bien dressés et coûtent cher. En tant que cavalière je peux admirer leur façon d’évoluer, fruit d’un long travail, et le savoir faire de celui ou celle qui les monte, mais mon Dieu pourquoi dresser un cheval pour en faire cet usage ? Le cheval n’est pas un animal violent et destiné à combattre un taureau. Quant aux chevaux des picadors, ils sont considérés comme de la « chair à canon » peut-on lire dans cet article. Ils sont protégés par un caparaçon mais lorsqu’ils sont déséquilibrés et qu’ils tombent ceci ne sert plus à grand-chose (flancs, ventre, tête, ne sont plus protégés). Avant les années 20 en Espagne il n’y avait même pas cette protection et l’article cite le docteur Jean-Paul Richier** (psychiatre impliqué dans le combat anti-corrida) : « Auparavant leur éventration faisait partie du spectacle et réjouissait de célèbres amateurs de corrida comme Picasso ou Hemingway ». Comment ? « Réjouissait ? ». Il vaudrait mieux parfois ne pas savoir lire que d’apprendre des choses pareilles. C’est franchement désolant.
Antoinette Dellyle cite la chanson de Francis Cabrel, devant l’immobilisme de ceux qui devraient faire enfin cesser cette barbarie : « Le chanteur a bien raison. Ce monde n’est pas sérieux ».
Il ne manque pourtant pas, on le sait bien, de personnages célèbres, de penseurs, de philosophes, d’écrivains, qui ont écrit sur l’amour des animaux et qui condamnent la corrida. Souhaitons que leur parole soit écoutée, et que cesse enfin cette chose indigne et barbare.
En ce qui me concerne je retiens et j’aime énormément cette pensée de saint François d’Assise : « Notre plus grand devoir envers les animaux nos humbles compagnons c'est de ne pas les blesser. Notre mission est de nous engager à les aider s´il en est besoin. Si quelqu´un exclut une créature de Dieu du refuge de la compassion et de la pitié, il agira de même envers ses frères humains". Ces mots sont sur la première page d’un site dédié aux galgos, ces pauvres chiens qui sont eux aussi trop systématiquement victimes de graves cruautés sur le territoire espagnol..
PAROLES DE TAUREAU
Sur le sable mon sang goutte à goutte s’écoule
J’entends dans un brouillard les vivats de la foule.
Je voudrais m’allonger et me laisser mourir.
Vont-ils enfin cesser de me faire souffrir ?
Quel est donc le motif d’une pareille haine
Pourquoi me torturer dans cette horrible arène ?
Ainsi, moi, le taureau, pour leur faire plaisir,
Ainsi, moi, le taureau, je me dois de subir,
Ce que leur cruauté ose appeler « culture » ?
Les humains ont parfois une étrange nature
Qui les pousse à vouloir excuser leurs méfaits
En les travestissant sans honte en « hauts faits » !
Aidez-moi, je vous prie, écoutez ma prière !
Ne laissez plus ainsi assassiner mes frères.
Que votre cœur enfin s’ouvre et prenne pitié,
Dans les flots de mon sang meurt votre humanité.
Bernadette MORA
bermoradette@laposte.net
*http://marcfabre.blog.lemonde.fr/2009/10/01/questions-reponses-entretien/
**http://www.vivrefm.com/podcast/2011/06/19/animag-du-190611/

Née à Auch en 1938, Bernadette Mora a fait ses études à l'Université de Poitiers.
Ancien ingénieur d'études au CNRS et
spécialiste de l'épigraphie médiévale, elle est aussi une artiste reconnue qui expose au niveau international et dont les oeuvres sont présentes dans des collections privées de collectionneurs de nombreux pays (France, USA, Grande-Bretagne, Japon, etc.).
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