par Bernadette MORA
En ce moment je me pose beaucoup de questions sur la façon dont je peins, sur ce que je peins, sur l’avenir de ce que j’ai peint, sur le regard que les autres posent sur ma peinture, sur les modes qui semblent régner dans l’univers féroce du marché de l’art, sur des tas de choses enfin qui doivent sûrement un jour ou l’autre tracasser les artistes, tarauder leur esprit et peut-être dans certains cas les bloquer, ou au contraire leur donner une nouvelle raison de créer, leur insuffler un nouvel élan.
Tous tant que nous sommes, nous avons besoin de nous affirmer, de nous sentir vivre, de nous sentir aimés et appréciés. Au début, on peint par goût et pour s’occuper ; puis on arrive parfois à en faire plus qu’un passe-temps, et on essaie de faire connaître ce que l’on crée ; parce qu’on éprouve le besoin de le voir apprécié, ce qui peut causer une fierté légitime. Après tout, doivent se dire des personnes dont je suis, le fait que mes créations plaisent déjà à certains, même s’ils ne sont pas légion, même si dans mon environ immédiat les gens préfèrent des productions d’un autre style, peut m’encourager à continuer sur mon chemin, non ? Evidemment, ceux qui vivent de leur art ont une autre approche de la question : ils doivent souvent se plier à des exigences précises, afin de pouvoir vendre leurs œuvres, et cela parfois les cantonne dans des styles et des sujets précis.
J’ai commencé à me dire que je pouvais créer des œuvres qui plaisaient, une première fois quand un encadreur de Poitiers à qui j’avais porté une petite gouache (née d’un dessin fait… pendant une réunion ennuyeuse !) m’a demandé si c’était un original ; quand je lui ai dit que oui, et que c’était mon œuvre, il m’a félicitée. Plus tard, dans le Gers, une dame de ma connaissance, à qui j’avais montré quelques gouaches en avait retenu une, et lorsque je lui ai annoncé le prix, elle a trouvé que je ne lui vendais pas assez cher ! A partir de là, j’ai été encouragée évidemment à exposer, et à continuer à peindre. Pour d’autres le déclic se produit peut-être d’une autre façon, suivant les opinions émises par leurs proches, par des professionnels, etc. ; cependant il faut un minimum d’approbation et de reconnaissance pour soutenir l’esprit de création ; pour cela se faire connaître est indispensable, et légitime (et pour cela Internet est précieux lorsqu’on vit loin des grands circuits).
Mais parfois il faut faire fi des critiques ou des indifférences, et continuer son chemin si on a suffisamment de conviction et d’envie en soi. Peindre, c’est faire pour moi acte de liberté, c’est une façon de dire que je suis moi-même et non ce que des personnes voudraient peut-être que je sois, c’est une évasion, une aventure personnelle, une sorte de voyage à l’intérieur d’un monde que j’invente. Sortir des chemins déjà tracés, se nourrir de couleurs et de formes que l’on voit naître et s’affiner, se préciser ; se réjouir enfin lorsque le résultat final semble réussi, n’est-ce pas déjà une excellente raison de peindre ? Cela peut être aussi un acte de rébellion vis-à-vis des conventions, des standards, des circuits obligés, des regards trop convenus ! Personnellement j’ai un certain plaisir à exercer ma fantaisie face à des gens trop « académiques » ! C’est aussi parfois, pour certains une catharsis, une évasion, un moyen d’échapper à une réalité pénible.
Comment peut-on créer (peindre, sculpter, écrire, composer, etc.) ; y a-t-il des conditions qui se présentent de façon ponctuelle, sont-elles parfois éminemment paralysantes, d’autres fois extrêmement positives ? Certainement, oui ; et je pense que suivant l’individualité de chacun, ces conditions sont très différentes.... En ce qui me concerne des conditions psychologiques défavorables ont tari pendant quelque temps la source de mon inspiration (alors, que pour certains, ou à d’autres moments, « les chants désespérés sont les chants les plus beaux » !). Heureusement, le caractère plutôt dynamique dont Dieu (ou la nature) m’a dotée m’a permis à ce moment-là de passer par dessus ce creux et de rebondir. Mais, peut-être au contraire finalement, et sans que l’on s’en rende compte, trouve-t-on dans un passage négatif une source nouvelle de création ? « Ce qui ne te tue pas te rend plus fort ».
Il est certain que tout le monde ne fonctionne pas de la même façon. Quelqu’un me conseillait de peindre tous les jours : « Tu peins, tu peins! ». Eh bien, non, je ne vais pas peindre n’importe quoi ; il faut que dans ma tête un processus de création dont finalement je ne suis pas consciente s’enclenche, et au bout de quelques jours ou heures de maturation, la création se fera jour, soit sur du papier, soit sur une toile. Pourquoi pendant quelque temps n’ai-je pas envie de peindre ? C’est certainement lié à des sensations, à un état d’esprit, à une fatigue peut-être. Puis viendront plusieurs œuvres peintes à la suite. Il ne faut pas forcer la nature, et on doit respecter son travail : « Mars qui rit malgré les averses prépare en secret le printemps ». De même, doit-on écouter ceux qui vous disent : « Tu devrais faire ci, tu devrais faire ça… » et veulent vous faire changer de style, de direction… Non, tout réfléchi, et même si leurs intentions sont bonnes. « I’m a poor lonesome painter » pour parodier Lucky Luke ; peut-être, oui, mais au moins je me sens libre.
Ce qui me déplaît extrêmement ce sont les personnes qui manifestent du mépris pour l’abstraction et les peintres abstraits.On vous dit – ou on écrit : ceux qui peignent de l’abstrait ne savent pas dessiner ; les tableaux abstraits ce sont des taches de couleurs ; ça ne veut rien dire ; ça ne représente rien. Je répondrai à cette dernière critique en faisant remarquer que les paysages de notre planète vus du ciel, de l’espace, les détails infiniment petits vus par des microscopes, entre autres exemples, peuvent fort bien passer pour des « abstractions ». La photographie peut elle aussi du reste être utilisée pour produire des œuvres que l’on peut qualifier d’abstraites. L’abstraction recouvre énormément de choses très différentes.
Parfois il m’arrive bien sûr d’avoir envie de dessiner ou de peindre autre chose que de l’abstrait (par exemple, un paysage, un cheval !). A ce moment-là je mélange parfois aussi des éléments réels à des choses entièrement inventées, et je laisse à mon imagination la bride sur le cou. Etant donné que des personnes aiment, et c’est leur droit le plus absolu, voir dans la peinture un fidèle et très exact reflet de la réalité (pour cela existe la photographie qui, comme je le disais, peut aussi..., qui peut aussi produire des images « abstraites », du reste !), je pense que ce n’est pas moi qui leur donnerai satisfaction. Le figuratif doit donner une image personnelle, une « transcription » de la chose vue, s’il veut avoir de la force, il ne doit pas faire du « copier-coller » : c’est ce que nous démontrent tant de peintres depuis des siècles. Ils sont légion, et lorsqu’on reconnaît leur style, leur « patte » c’est un des signes du talent, voire du génie, comme l’on peut reconnaître à une phrase musicale celui de Mozart, de Bach, ou d’autres. Ces peintres donnent à voir leur interprétation de la réalité, et non une sorte de copie sans âme, même si techniquement celle-ci peut être parfaite. C’est ainsi qu’entre les diverses écoles (depuis l’Antiquité même !) et les peintres qui ont œuvré au cours de l’histoire, il y a des différences si importantes, et c’est cela qui fait la richesse de l’art, sa vie, son renouvellement. C’est ce qui justifie l’envie de peindre : du figuratif, de l’abstrait, du semi-abstrait…du fantastique, ou du fantaisiste, enfin, tout ce qui peut être ou non désigné par un terme générique et se rattacher ou non à un mouvement quelconque.
Doit-on se conformer à une mode, à une vision directrice de l’art, à des standards couramment admis ? En ce qui me concerne je pense que non et je me refuse à tout diktat. Doit-on se dire que parce que l’œuvre de tel peintre a été vendue pour une somme pharamineuse, on peut essayer de faire quelque chose dans ce style, dans ce genre ? Doit-on se plier aux goûts locaux ? aux modes ? Doit-on admirer servilement (ou faire semblant !) ce qui est « tendance » si on ne l’aime pas ?
En ce qui me concerne, je vogue librement sur mon petit bateau. Une personne m’a demandé un jour à quel peintre j’avais pensé en faisant je ne sais plus quelle gouache. Je n’avais pensé à aucun en particulier ; du moins consciemment ! Je ne peux pas effacer de ma mémoire, de mon subconscient, ce que j’ai vu (depuis mes jeunes années, lorsque j’achetais pour illustrer mes cahiers des reproductions en cartes postales – Fra Angelico était un de mes favoris avec d’autres peintres italiens) , mais je ne veux pas imiter qui que ce soit. J’ai envie de changer de medium, de faire des pastels, des crayons, j’en fais ; de la gouache, de l’acrylique, des choses très fantaisistes ? Je m’y mets. Parfois, c’est loupé : je déchire, ou je peins autre chose par dessus si c’est une toile. Un jour une personne m’a demandé de lui « expliquer » une de mes œuvres semi-abstraites. Lui expliquer ? Je pouvais lui dire simplement pourquoi j’avais choisi de faire figurer tel ou tel composant dans ma gouache, mais en ce qui concerne le tout, je laissais l’interprétation libre. On peut voir dans ce genre d’œuvre ce que l’on veut, suivant son imagination et sa sensibilité. Je ne peux pas expliquer ce qui me vient naturellement sans que j’aie à y réfléchir. Je pourrais dire pourquoi j’ai choisi tel ou tel élément, oui, mais expliquer l’ensemble sûrement moins. Ce que je peins se construit au fur et à mesure que je travaille, je n’ai pas souvent de schéma précis au départ. Je n’intellectualise pas ce que je fais, ma démarche est instinctive. Parfois, lorsque je peins en écoutant de la musique, mon geste sur le papier est une sorte de danse. A ce moment-là je dessine la musique, si je puis dire. Ce geste est une sorte de jubilation.
Quant au devenir de ce que l’on produit, il est évidemment très aléatoire, et plus ou moins aisé suivant les cas, et les circuits par lesquels on passe habituellement. On sait très bien, surtout en ce moment de crise, qu’exposer ne veut pas dire forcément vendre, et l’inverse est vrai aussi. Vendre est une satisfaction qui n’est pas d’abord (en ce qui me concerne, puisque je ne vis pas de cela) financière. C’est un acte qui prouve que ce que l’on fait peut plaire au point que l’acheteur ne s’est pas contenté d’aimer sur un mur ou ailleurs l’œuvre proposée, mais qu’il a voulu se l’approprier. C’est une reconnaissance qui fait chaud au cœur. On sait très bien que certaines personnes aimeront beaucoup des œuvres qui leur parlent, et que ces mêmes œuvres seront ignorées ou villipendées par d’autres.
Peut-on faire aimer une œuvre en l’« habillant » de discours laudatif ? Peut-on en sens inverse la desservir, en la décriant ? Quelle est la fonction de la critique d’art ? Peut-on penser que les spectateurs sauront par eux-mêmes juger de la qualité ou de la médiocrité ? Aimer, ou ne pas aimer du tout ? Ce qui est déjà mieux que d’être indifférent, chose qui peut arriver également. En ce qui me concerne, l’idée d’une vision obligée de l’art ne me plaît pas, les gens doivent pouvoir dire ce qu’ils pensent et si ce n’est pas politiquement correct, tant pis ! Vive la liberté ! Vous fait-on un discours pour vous expliquer que ce que vous mangez est savoureux ? Que les fleurs sentent bon ? Que la musique qui vous enchante vous paraît belle ? Il y aura toujours des goûts divergents et des appréciations laudatives ou dépréciatives. Reste à se demander quel est l’impact des critiques et des louanges sur l’auteur. Renforcement, découragement, volonté d’aller plus loin, suivant les cas ? Remise en question, changement de direction ? Voire, parfois, abandon ? Quant à l’amateur d’art, sera-t-il convaincu d’aimer une œuvre par des mots, si elle ne lui plaît pas du tout ?
Il y a plusieurs approches de l’art, et de la peinture en particulier : soit on se contente de regarder, attentivement ou pas, et (pas toujours…) de se faire une opinion subjective – c’est ce que fait une majorité de gens ; soit on essaie de trouver une analyse de l’œuvre par quelqu’un d’autre pour affiner la question. Finalement il est certainement assez peu de personnes qui approfondissent cette approche. Les visiteurs des musées et expositions ont-ils envie d’en savoir plus sur ce qu’ils regardent ? Il est certain qu’une œuvre d’art montrée et analysée de façon vivante, démonstrative et pertinente comme on le fait parfois dans certaines émissions à la télévision, c’est une chose vraiment intéressante quand c’est bien fait, quand c’est une vulgarisation intelligente et facilement accessible. De surcroît, si c’est expliqué dans des termes facilement compréhensibles, cela touche beaucoup de gens. Les livres et revues, les articles, offrent d’autres moyens de mieux comprendre, de façon plus traditionnelle, mais encore faut-il vouloir y recourir.
Donner un titre à un tableau est une chose utile car cela aide à attirer l’attention, la curiosité, et à mémoriser une œuvre. J’ai souvent du mal à donner des titres à mes abstraits, mais j’y arrive toujours. Ceux qui les regardent peut-être en trouveraient-ils d’autres ? Ce qui importe à mes yeux, c’est que les formes, les couleurs, que je leur propose soient comme une pensée qui leur sera adressée, et qui me reviendra si elle est appréciée, et pour cela, bien sûr, une pensée positive est la bienvenue ! Que deviendront mes œuvres une fois que je ne serai plus là ? C’est une question que tout le monde peut se poser, à propos d’autres choses également, bien sûr. A vrai dire je ne m’en soucie pas trop, et je n’ai pas trop d’idée là-dessus. Vivons et créons sans trop attendre (lorsque cela nous est possible !) de reconnaissance immédiate ou à plus longue échéance. Aimer peindre, c’est en soi une façon de vivre, d’être soi-même, et, contrairement à beaucoup d’autres activités, elle peut être pratiquée longtemps, ce qui est une chose extrêmement agréable à envisager !
Lors de l’écriture de cet article, je me suis mise en le remaniant à réfléchir plus que je ne l’aurais pensé à certaines questions ; j’espère que le résultat final intéressera le lecteur ! Je le lui propose sans trop attendre, sinon je crois que je devrais encore ajouter à cette prose d’autres produits de ma réflexion ; il faut bien s’arrêter !
Bernadette Mora
bernadette.mora186@orange.fr
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