par Jacqueline Fischer
En écho, et poursuite de réflexion à la chronique de Jean-Paul Gavard-Perret : La machine à pondre premières approches des métamorphoses informatiques de la littérature et de l’art dans le siècle passé.
L’émergence de cette littérature informatique nouvelle où l’auteur serait presque abstrait, recoupe le sentiment d’être partagée d’une part entre un désir de possession, de main mise, de contrôle sur ce que j’écris ou crée, ce que j’appelle le « complexe de Dieu le père » et d’un autre côté un désir complètement contradictoire d’anonymat, d’effacement, de don, et d’abandon, l’idée que c’est par moi, à travers moi mais ni de moi, ni à moi, ce qu’on trouve effectivement dans la littérature orale et les oeuvres volontairement anonymes,ce qu’on peut appeler « le complexe de la Pythie » : l’idée que l’oeuvre est plus importante que la personne qui l’a créée et qu’au fond ,avec ou sans signature, elle existe et même avec ou sans marqueur temporel.
Tout ce qui gomme les origines et l’appartenance amène à un regard autre (je ne méconnais pas l’importance du contexte pour situer,) mais je me suis toujours interrogée sur le pouvoir d’émotion singulier des oeuvres anonymes : je songe en particulier à ceux de l’Anthologie grecque ou au Moyen âge les vers de la mort. A un niveau plus humble toutes les broderies, quilts et travaux textiles anonymes qu’on peut admirer dans les livres sur l’histoire de ces « artisanats » d’art. L’oeuvre/ouvrage/texte n’est pas important(e) essentiellement parce qu’elle a été faite par moi ou Tartempion mais parce presque indépendamment de moi elle est là, à présent. Je présume ne pas être la seule à ressentir cela et si je dis « je » et « moi » c’est pas pour me mettre en avant mais parce que je n’en suis sûre qu’en ce qui me concerne.
La signature dit-on fait l’oeuvre d’art (et le best-seller), surtout s’il s’agit de coter et de vendre. Mais dans l’absolu ? A-t-elle moins de valeur esthétique, artistique si on ignore son auteur ? Et en élargissant le sujet : si son auteur est ignoré, quoiqu’identifiable ?
L’idée que la lecture des textes générés par l’informatique change matériellement est très déstabilisante, mais c’est en acceptant d’affronter ce qui change nos repères que nous pouvons je crois le mieux bouger, donner du jeu et du champ à ce que nous faisons même si nous écrivons des livres « classiques ».Il n'est rien qui tienne si on ne l'affronte.
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Par derrière les réticences(de notre génération mais aussi de plus jeunes) à ces créations issues de technologies récentes, il y a la crainte de dépossession. J’ai noté par exemple que les gens qui dessinent et peignent avec des outils traditionnels voyaient émerger ces nouvelles manières de créer avec suspicion, et le moyen de défendre son pré carré est comme toujours de dévaloriser. Alors on peut tenter d’ expliquer que le but n’est pas de singer dessin ou peinture, mais de faire justement ce qu’on ne pourrait pas obtenir en peignant ou dessinant,de chercher en quoi cet art est particulier et là il y a de quoi faire même en restant dans une expérimentation "simple".
L’écran est justement très important. Une image numérique sur écran et sur papier ce n’est pas du tout pareil c'est pourquoi j'ai mis en question dans ma pratique le le mot "estampe".
A quoi s’ajoutent les possibilités d’animation ou de glissement d’une image à une autre. Le stade au dessus c’est de laisser un programme décider de manière aléatoire de générer ces « avatars » à l’infini et je saisis très bien que c’est faisable aussi pour les textes, et pourquoi pas ! Mais là "le fantasme d'éternité" rejoint peut-être paradoxalement celui de "Dieu le père" seulement en l'expansant plutôt que de le réduire à son individu.
De toutes façons l’émergence de quelque chose de nouveau ne détruit pas forcément ce qui était avant : cela diminue sa prédominance : l’invention de l’écriture n’a pas fait disparaître les conteurs, l’art de la conversation, même s’il se perd, est un art oral , et quand on s’est mis à imprimer les livres on a continué à écrire à la main, et même si les écrivains de demain n’écriront probablement plus sur du papier (quoique ?) il y aura forcément une marge, une frange où la culture "ancienne" persistera et que ce soit par désir louable de préserver ou par conservatisme ringard importe peu. J’imagine cette évolution non pas comme pas comme une ligne droite, non pas non plus comme un balancier(avec retour en arrière), mais comme des strates, exactement comme l'intérieur de la terre. Parfois un mouvement remet en lumière des compétences ou techniques qu'on croyait disparues et qui ont continué à évoluer souterrainement. : c’est vrai aussi en art et en littérature.
Un dernier point me préoccupe c’est qu’il existe, outre une affaire de compétence face à ces nouveaux outils qui ne sont pas simples en manipulation, pour qui n’est pas né avec un clavier sous les doigts et un écran sous les yeux, un problème de coût. Ce qui me gêne c’est que le matériel ne soit pas à la portée de tous non pas seulement techniquement mais financièrement, il existe encore en France (et que dire du reste du monde) un pourcentage non négligeable de familles qui n’a pas les moyens d’acheter un ordinateur,n’est pas connectée à internet et même si on peut espérer que cela diminuera dans les années à venir, c’est peut-être aussi un obstacle à la connaissance et à un vrai partage de ces nouveaux moyens d’expression.
Jacqueline Fischer
linefi@aol.com
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